Naufrage, par Christiane Filiatrault

La bouteille est suspendue au plafond. Pleine d’eau. Un simple litre de plastique transparent. Dans le fond un trou a été percé pour que le liquide s’écoule, frappant son front goutte à goutte. Ils lui ont emprisonné le crâne dans un étau. Il a entendu ses os craquer quand ils ont serré. Il ne peut plus soulever la tête, ni bouger de droite à gauche ou de haut en bas. Immobilisé. Soumis. Chevilles et poignets ligotés à la table par un gros cordage rêche qui entaille ses chairs. Près de la porte, sous la voûte, une ampoule nue se balance portée par il ne sait quel souffle. Elle projette sur les parois des ombres mouvantes qu’il devine du coin de l’œil. Lorsqu’il y a bien longtemps maintenant ils sont entrés dans cette cave, il a détaillé les murs de ciment gris contre lesquels s’accrochaient des établis chargés d’outils. Pourquoi ne le torturent-ils pas avec ces instruments ? Ils pourraient lui arracher les ongles ou les dents avec des pinces. Une douleur atroce, insupportable mais brutale, franche. Une souffrance humaine. Plutôt que cette lancinante danse d’atomes liquides qui vrille son esprit. À présent il ne voit plus que le haut de la pièce, tout en courbes, aussi terne que le reste, et parfois le visage de ses tortionnaires. Ils arrivent toujours à grand bruit. Déformant le silence. Discutant haut et fort dans les couloirs. Claquant de leurs talons de bottes sur le sol bétonné. Ils sont trois, longs cheveux noirs, yeux bridés, teint hâlé. Ils veulent tout savoir. Lui posent mille questions sans attendre les réponses. Le poussent à avouer des crimes dont il ignorait même l’existence. Exigent qu’il leur livre les noms des gens de son réseau. Jamais ! S’accuser à tort il peut le faire mais dénoncer, non, ça c’est impossible. Il préfère mourir le cœur pur et l’âme en paix. Ils reviennent parfois le harceler. La plupart du temps il est seul avec le flop des égouttures sur sa tête. Cette pluie d’une seule corde qui n’en finit pas de tomber. Qui lui coule jusque sous les paupières. Ils le laissent mûrir avant de lui permettre de mourir.

Il y a bien longtemps que les heures se sont arrêtées. Encalminées dans leur course infinie. Il pense à toutes les agonies qu’il y a eu avant lui. À toutes celles qu’il y aura après. Il n’a pas plus d’importance que la prochaine perle aqueuse qui prend son élan du fond de la bonbonne. Pas plus de poids que celles à venir. Il renonce à son orgueil. Se laisse envahir par le néant. Rêve éternel.

À dix-neuf ans il n’a jamais connu l’amour. Quelques femmes dans son lit bien sûr mais aucune qui ait compté. Afin de reprendre pied dans sa vie il en aurait voulu une rien qu’à lui. Moitié île sauvage, moitié port d’ancrage. Ils auraient navigué main dans la main par les rues des villes, décryptant personnes et lieux d’un regard complice, partageant réflexions et sentiments. Il se serait noyé dans ses cheveux. Aurait péri sur son corps. Des après-midis partagés dans les draps moites de bonheur. Il sent un frémissement sous sa peau. Une vague illusion de ces plaisirs. Il voudrait tant ! Si la guerre n’avait pas tout fait naufrager…

S’il pouvait rompre les liens qui le retiennent au plateau de bois, il dévisserait la presse qui lui oppresse le crâne. Très lentement pour laisser le sang revenir dans ses veines par de légères impulsions. Reprendre goût au mouvement. Il se lève. Décroche la bouteille. D’une boulette de mastic il bouche le fond pour qu’elle soit bien étanche. Assis à la table il choisit un long papier blanc sur lequel il inscrit :  »Où es-tu ? Viens vite me rejoindre. Je t’attendrai sur la grève à chaque coucher de soleil. À l’heure où les nuages s’amoncellent sur l’horizon comme une dernière colère des dieux. À l’heure où les oiseaux se couchent enfin dans un silence rafraîchissant. À l’heure où le parme des vagues se marie à l’orangé du ciel libérant parfois un éclair vert, rayon d’espoir qui me signifiera que tu arrives. Ensemble nous pourrions alors larguer les amarres. »

Il sort par le mur du fond, le plus gris, le plus triste qui s’épanouit tout de suite sur une immense plage. Des collines poudreuses à perte de vue, quelques minuscules voiliers au loin sur l’eau ; dans le firmament les nuages s’effilochent de rose comme sur ce tableau  »Paysage de dune » de Piet Mondrian qu’il a tant de fois admiré au musée de La Haye, s’égarant volontiers au fond des tons cérulés… dans une autre vie. Ses pieds s’enfoncent au cœur du sable. Chaque orteil glisse sa propre nage laissant couler les grains entre eux. Avec cette promenade les souvenirs d’enfance submergent ses sens. Il perçoit sous ses doigts la fraîcheur des moules à pâtés de plastique multicolore en formes d’animaux. L’odeur caoutchouteuse de la bouée requin lui monte aux narines. Ce jouet flottait si bien dans les remous. Au goûter les tartines de confiture piquetées du sel des embruns faisaient résonner sous ses papilles le vent du large. Elles étaient accompagnées de charades, devinettes, chansons, tout y passait. Comme ils riaient. Avec sa mère. Se souvenir à jamais de sa mère. Par-delà la fin. Au-delà de la faucheuse dont il sent déjà la cape froide sur ses épaules. Maman… De ces pâleurs fragiles, menues. Mais si présente. Si protectrice. Toujours une fiole d’ambre solaire à portée de main. Une serviette éponge dans le cabas. Toute l’espièglerie du monde concentrée dans les milliers d’éphélides pailletées sur son nez et ses joues. Un éternel sourire né avec son fils. Deviendra-t-il rictus quand on lui annoncera sa mort ? Chargé de rides d’amertumes en vieillissant. Elle est si jeune encore.

Il s’avance vers la jetée. Grimpe l’escalier de pierres moussues. Chemine jusqu’au phare. Lorsque plus rien ne le sépare des flots, il lève haut le bras, propulse le flacon au plus loin. Son message dans la bouteille s’envole. Frôle le dos d’un albatros. Plonge dans l’océan. Caresse le ventre des dauphins de passage. S’engloutit dans la bouche d’une baleine. Vite recraché. Virevolte dans le ressac évitant écueils et hauts-fonds. Se saborde un instant. Chavire dans la tempête. Lutte contre le flux de l’eau. Flotte paisiblement sous la brise entre deux marées. Atteint enfin les côtes de l’Amérique.

Il retourne sur le rivage. Se déshabille. S’assoit dans les vaguelettes du bord. Il l’espère. Sera-t-elle blonde, rousse ? Grande ? Mince ? Il aimerait la deviner, la dessiner. Bien des heures plus tard elle est là. Tsunami pris dans un filet de pêche. Sirène scintillante. Elle vient ruisseler contre lui. S’ébattre dans ses bras. Troque sa nageoire contre une paire de fines jambes blanches. Il entoure ses épaules. Serre sa poitrine. L’inonde de caresses, de baisers salés.

  • Tu as mis longtemps !

Elle rit dévoilant ses dents aiguisées de poisson-chat.

  • Le courant était fort.

Ils respirent d’un même souffle le parfum de varech. Admirent l’onde marine qui se change d’azur en gris métallique, l’éther devenu peu à peu grenadine.

D’un souffle il lui murmure à l’oreille.

  • Il va bientôt faire nuit, il faut penser à rentrer.

Fougueusement elle embrasse ses lèvres, ses yeux, son cou. Paume contre paume ils déambulent dans le bleu du crépuscule. Au moment de pénétrer dans la cave elle lâche ses doigts.

  • Là je ne peux pas aller avec toi. On se retrouvera bientôt. N’aies pas peur.

Il l’abandonne pour reprendre la place qu’il n’a jamais quittée. La bouteille est toujours accrochée au plafond. Elle pleure ses larmes meurtrières. Il laisse les sanglots aller et venir en raz-de-marée. Sur son front usé, le cratère s’est teinté de rouge. Il le perçoit quand le fluide se répand sur ses pupilles. Il grelotte. De fièvre. De froid. Il ne sait plus. Parfois des spasmes secouent tout son corps tirant un peu plus sur ses attaches. La nausée le surprend avec des afflux de bile qu’il laisse glisser le long de ses lèvres. Tout devient flou. Un radeau perdu l’emporte au gré des courants. Depuis longtemps il n’a plus vu personne. L’ont-ils oublié dans ce caveau ? Aucun bruit de l’extérieur.

Le sous-sol silencieux s’éteint insensiblement. Il sombre peu à peu.

Christiane Filiatrault