Idiote, par Danièle Cordier Portal

« Je n’aime pas qu’on me prenne pour une idiote ». Phrase creuse qui tourne en boucle dans sa tête. Elle est au volant de sa voiture. Le jour est à peine levé. L’horloge indique qu’il est sept heures cinq. C’est un matin gris. Elle met le contact par réflexe.

Maintenant elle roule.  Les gestes requis se font sans qu’elle ait besoin de le décider. Elle a froid malgré le chauffage. Le paysage se déroule sous ses yeux comme sur l’écran plat d’un jeu vidéo. Plus tard, elle a besoin de s’arrêter pour boire un café qu’elle avale sans en sentir le goût. Coup d’œil à la jauge d’essence. Elle reprend la route et met la radio. Ça parle. Des mots qui s’éparpillent dans l’habitacle sans parvenir à son cerveau.

Tout à l’heure, elle est partie sans faire de bruit. Il ne fallait pas le réveiller. Sarah s’aperçoit qu’elle a parcouru les quatre-vingt-cinq kilomètres qui la séparent du bord de mer tout à fait machinalement. Il y a toujours ce refrain dans sa tête. Ça claironne idiote, tu n’es qu’une idiote. A part cela, le vide. Elle sort de la voiture. La maison aux volets bleus est toujours là. Pas très reluisante. Elle a souffert à cause des intempéries de l’hiver. Le sable s’est accumulé dans le jardinet. La porte grince un peu. Une odeur de moisi la saisit. Elle dépose son sac au milieu de la pièce. Et va s’asseoir sur le canapé gris. Son corps est lourd, douloureux.

Qu’est-ce qu’elle fait là ?  Il fallait partir le plus vite possible. Avant qu’il ouvre les yeux. Elle est fatiguée.  Ici elle va se détendre.  Sa tête lui fait mal.  Il faut qu’elle prenne l’air. Elle ouvre les volets.  Des odeurs d’iode, de varech lui chatouillent les narines. Cris des mouettes.

La mer enfin. Elle se sent un peu mieux. Le bruit des vagues lui lave le cerveau. Elle respire les embruns à plein poumons. Elle est vivante.

Elle sort.

Elle retrouve l’étroit chemin qui traverse la dune. L’air salé fouette son visage.

Ils se sont disputés hier. Il lui avait pourtant promis que c’était fini.  Et puis cette note d’hôtel dans la poche de son jeans… Ça l’a mise en colère.

Elle aime marcher le long de la mer. Cet endroit, Sarah le connaît depuis l’enfance. Ses pieds nus s’enfoncent dans le sable mouillé. A gauche, les rochers luisent. Marée basse. S’il faisait moins froid, elle irait s’asseoir là-bas. Elle voudrait être ce rocher qui reçoit la force des vagues et fait face. Il y a une mare à ses pieds, mer d’huile en réduction. Un éclat vert foncé attire son regard. Sarah s’accroupit, gratte tout autour. L’eau est froide ce matin. Ses doigts sont gourds. Léger chuintement. Tourbillon. Elle finit par arracher l’objet des ventouses du sable gris.

Un voile rouge lui brouille la vue. Elle titube, lâche ce qu’elle tient dans les mains. Ça tourne. Un tintamarre remplit son crâne. L’air lui manque. Elle respire un grand coup. Ça doit être la fatigue encore.

C’est seulement une bouteille qu’elle a sortie du sable. Bouchée par un gros bouchon en plastique blanc. Pas une vulgaire canette. Bizarre.

Sarah a les pieds gelés.  Retour à la maison. Elle serre la bouteille par le goulot. Ça pèse au bout de son bras. Elle la dépose sur le banc de pierre près de la porte d’entrée.

Que va-t-elle faire maintenant ?  Il doit se demander où elle est. Elle s’assoit et cale un vieux coussin derrière son dos. Elle sent que son corps se détend un peu. Dans ces murs, elle est chez elle. Trente-cinq ans de souvenirs. Toutes les étapes de sa vie. Sur une étagère de bois peint, il y a une photo jaunie, plus ou moins écornée, flottant dans un cadre de guingois.  Elle a seize ans. Elle fait une grimace à cause du soleil. Ses cheveux sont mouillés. Lui, il est là, derrière elle, beau, bronzé, tout sourire. Une main sur son épaule. Comme si elle lui appartenait depuis toujours. Le goût du sel sur leur peau. L’amour.  Elle ferme les yeux.

« Idiote, tu n’es qu’une idiote ».  Elle porte la main à sa tête. Ça fait mal là-dedans. Le sang cogne au rythme des battements de son cœur.  Il la trompe. Elle a besoin d’aller chercher ‘le truc’ qu’elle a trouvé tout à l’heure quand elle a eu son étourdissement. La bouteille.

Elle la tourne, la retourne et la pose sur l’étagère. A côté de la photo. Sensation qu’elle devrait comprendre quelque chose. Mais le brouhaha de ses pensées fait obstacle.

Son regard tombe sur un petit filet de pêche appuyé contre le mur de gauche. Il lui manque des mailles et le coton a bien séché. Ça lui parle de son enfance. Elle a six ans.  Son grand-père lui offre ce filet. Elle l’accompagne au bord de l’eau. Elle le suit, sérieuse. Il y a Louis. Un grand d’au moins huit ans. Il est avec son père. Il est beau, Louis. Il est blond avec les cheveux frisés. Elle voudrait bien qu’il l’aime. Mais il ne la regarde jamais. Un jour, il s’est approché d’elle et d’un seul coup, il l’a poussée méchamment. Elle est tombée.  Il a ri.  Elle n’a pas pleuré. Elle a senti un truc étrange dans sa poitrine. Comme une vague qui l’emportait. Une force qui l’avait rendu instantanément plus grande que lui. Elle aurait pu le tuer. Mais pourquoi penser à ce petit con de Louis aujourd’hui ?

Tous des sales mecs. Des larmes lui mouillent les yeux. Ses pensées reviennent à lui, là-bas dans leur maison. Il a beau lui dire qu’elle est sa femme, qu’il l’aime, que les aventures, ça ne compte pas.  Elle a mal.  Quand la colère la prend, elle casse quelque chose. Alors il crie lui aussi.  Parfois il lui dit qu’elle est bien ridicule de faire une telle scène pour une simple histoire de fesses. Et il rit. Elle encaisse. Ou bien quand il est de bonne humeur, il lui débite de belles tirades d’amour. Il l’aime. Elle y croit. Mais l’embellie ne dure pas. Hier c’était différent. Il a fallu qu’elle parte.

Elle voudrait se souvenir de ce qu’il a dit. Parce qu’il a dit quelque chose. Quelque chose qui lui a fait mal. Tellement mal qu’elle ressent encore la douleur dans son corps.

Sarah se lève du fauteuil en soupirant.

La bouteille est sur l’étagère.  « Jolie bouteille-sacrée bouteille … » Le vieux tube de Graeme Allwright qu’ils écoutaient en boucle le fameux été. Les copains. Les copines, le volley sur la plage. Les soirées au casino. Les feux de bois près de la falaise. Et lui qui la trouvait belle.

Maintenant, il la trompe. Et elle l’aime. Comme une idiote. Elle est sa femme. Il devrait la respecter.

Ce matin elle est partie. Comme une grande, capable de se comporter en adulte. Capable de se débrouiller toute seule. La preuve, elle est ici.  Elle pourrait même refaire sa vie. Le quitter ?

Elle passe un doigt sur les concrétions calcaires qui décorent la canette. Elle tire sur le bouchon et les crénelures lui écorchent les doigts. Rien ne vient. Ça l’énerve. C’est bon, elle ne va pas y passer la nuit. Il lui faut un marteau.  Il y a en a un sous l’évier. Elle le saisit, le lève et frappe sur le goulot. La bouteille éclate.

Elle hurle.

Non pas ça. Elle ne voulait pas çà.

Sarah s’écroule.

« Idiote, tu te conduis une fois de plus comme une idiote ».

C’est ce qu’il a dit.

Juste avant qu’elle lui fracasse la bouteille de vin rouge sur le crâne.

Danièle Cordier Portal