Une longue histoire, par Monique Lacotte

La tête dans les mains, assis sur le coffre à outils, j’ai l’impression de vivre un cauchemar après avoir fait une drôle de découverte.

J’ai fait l’acquisition d’une bonnetière en mauvais état, lors d’un vide grenier au château de Ferrière.  J’ai formé le projet de lui rendre tout son éclat. Le propriétaire monsieur Guillaume avait, sa vie durant, amassé pas mal de vieilleries, tant de choses qui encombrent et ne servent plus à rien. Mais c’est surtout pour moi l’occasion de revivre quelques heures mon enfance, mes vacances au village chez mes grands-parents. Je me souviens comme si c’était hier, de mes incursions dans le carré de terre qui avait dû être le potager du château. Je pénétrais par une brèche pratiquée dans la clôture, les pierres croulant sous le poids des ans. Et là, filant droit vers les ronciers, je me gavais de mûres. C’était l’époque des culottes courtes, je rentrais parfois les jambes zébrées d’égratignures. Mais Dieu que c’était bon !  Et cette très vieille vigne redevenue sauvage, dont les rameaux couraient sur le sol. Je faisais éclater sur ma langue les grains aigrelets, les disputant aux abeilles et aux guêpes. Seule l’impression de chaparder en rendait la saveur agréable.

J’aurais dû laisser cette vieille bonnetière où elle était, le fond plaqué contre le mur. Voilà des jours que je projette de la réparer. Au fil du temps elle se détériore et par terre tombe un peu de sciure de bois. Aujourd’hui, je décide de me mettre à l’ouvrage. Armé de pinces, de tenailles et de scies j’arrache le fond du meuble rongé par les vers et les moisissures. Tout en bas, deux planches résistent. Sous la pression de mon pied de biche, l’une d’elles cède, dévoilant une cache étroite mais suffisante pour que je puisse introduire ma main. Non sans peine, les échardes me griffant la peau. Mes doigts entrent en contact avec quelque chose de dur. Intrigué, je finis par extraire l’objet :  une bouteille avec une feuille de papier jauni à l’intérieur, sur laquelle une main fébrile a tracé ces mots :

     Je soussigné, Monsieur Guillaume propriétaire du château de Ferrière, déclare avoir tiré deux coups de feu sur le dénommé Claudius, dans la nuit du 10 août 1945.

Je suis abasourdi, mon cœur cogne. Je découvre également une coupure de journal montrant une lettre anonyme où l’auteur dénonce un règlement de comptes et parle de vengeance.

J’ai tellement entendu parler de monsieur Guillaume et de son château que pour moi, c’est devenu une légende. Pourtant l’homme n’avait rien d’un châtelain : des goûts simples, cordial, mais malgré tout un caractère bien trempé. Ancien maquignon retiré des affaires, il avait investi dans cette grande bâtisse. N’ayant pas de famille il aimait s’entourer d’amis, les invitant volontiers à sa table, à la bonne franquette selon une de ses expressions favorites. On parlait alors de soirées mémorables.

Lorsque la guerre fut déclarée, les Allemands débarquèrent dans la région. Commença l’époque des restrictions. Sans doute pour cette raison les dîners entre amis se firent de plus en plus rares. On se retrouvait encore pour jouer à la belote, mais l’ambiance n’était plus de la partie. On avait le sentiment d’une atmosphère tendue que ni le maître des lieux, ni les habitués ne pouvaient ignorer. Ces années furent longues.

Beaucoup plus tard, le calme revenu, on raconte que monsieur Guillaume avait fait partie de la résistance. « Mondrian » était devenu son nom de code. Il aidait des hommes à rejoindre le maquis, les cachait le temps nécessaire dans le souterrain du château dont très peu de gens en connaissaient l’existence. L’accès se trouvait dans une partie non entretenue. L’entrée était masquée derrière des murs à demi effondrés et des poutres enchevêtrées. Il les faisait cheminer le dos courbé dans le noir pendant une certaine distance, avant d’atteindre l’extrémité au milieu des touffes d’ajoncs et des bosquets d’églantiers. La forêt était proche. Il arrivait que le propriétaire des lieux les guidât sur des sentes connues de lui seul. Tous avançaient le cœur battant, attentifs aux moindres craquements de brindilles. Lorsqu’ils se séparaient monsieur Guillaume les voyait s’éloigner la peur au ventre.

Une nuit, des coups de feu ont claqué. Trois hommes sont tombés sous les balles ennemies. C’étaient des jeunes du pays. Dans le village ne régnaient plus que tristesse et consternation. Les habitants eurent la certitude qu’il y avait un délateur parmi eux, un vil personnage à la solde des Allemands. Monsieur Guillaume n’eut de cesse de le découvrir. Il devint taciturne, même les visites de ses amis ne pouvaient le distraire. Allongé sur le canapé du salon, il passait des nuits peuplées de cauchemars. Chaque jour il allait au village, devisant avec les uns et les autres, toujours en quête d’un indice, d’un rien, susceptible de lui redonner espoir.

En 1945 l’ennemi quitta le pays, la vie reprit son cours mais on n’oubliait pas.

Un soir comme il faisait chaud, il ouvrit en grand la fenêtre et ce qu’il vit le fit sursauter. Dans le noir le faisceau d’une lampe de poche balayait la cour et se dirigeait vers les dépendances. En trois bonds il fut dehors surprenant l’intrus. C’était Claudius, un vaurien toujours en maraude, vivant avec son père un brocanteur avec qui les habitants n’entretenaient aucune relation. Ils l’accusaient d’être un ancien collaborateur. Pour monsieur Guillaume découvrir un tel personnage chez lui, en pleine nuit, le rendit furieux.

  – Qu’est-ce que tu cherches canaille ?

Claudius, nullement embarrassé répondit :

  –  Je me promène, j’ai le droit.

  – Vas te promener ailleurs plutôt que de rôder chez moi.

Arrogant, les pouces passés dans la ceinture de son pantalon, Claudius narguait :

  –  Je fais ce que je veux.

Son regard n’était que dédain.

Monsieur Guillaume sentit la colère monter. Il gronda :

  – Tu fiches le camp ? Ou tu préfères que je te pousse.

  –  Attention ! je pourrais me fâcher et là ça risque de faire mal.

  –  Espèce de bon à rien, si tu crois me faire peur ?

 Claudius bomba le torse, rouge d’indignation, poings serrés prêt à réagir sous l’insulte.

  –  Bon à rien ?  Moi ?  C’est que vous ne me connaissez pas.

Et soudain il se mit à rire, les mâchoires crispées par la colère.

  –  N’empêche que je vous ai bien eu. Eh oui ! Le châtelain, le bon samaritain. Mais pauvre cloche mon père et moi on y a vu clair dans votre trafic. C’est que je vous ai surpris plusieurs fois de nuit, en forêt, accompagnant une poignée d’hommes.

Stupéfait monsieur Guillaume avait sursauté.

  –  Qu’est-ce que tu racontes, morveux ?

Le regard mauvais Claudius avait lancé comme une bravade :

  –  Certains m’ont bien cru quand je leur ai rendu compte de mes découvertes.

Suffisant, le regard plein de morgue il tourna les talons et s’éloigna.

Monsieur Guillaume entendit alors proférer comme un défi :

 –  La suite, je ne vous la raconte pas, vous la connaissez.

Frappé de stupeur par ce qu’il venait d’entendre, il entra dans une rage folle. L’ordure ! Il eut envie d’étrangler cette vermine, serrer son cou jusqu’au dernier râle. Il allait faire mieux, tellement mieux… Il savait enfin ! Une sorte d’allégresse envahit sa poitrine.

Une nuit deux coups de feu  claquèrent, secs, froids, sans échos. Sur les façades des maisons les volets restèrent clos. Une vie venait d’être effacée. Au matin le corps de Claudius fut découvert face contre terre.

Dans son article sur le meurtre, le journal a publié une lettre anonyme reçue dès le lendemain de l’assassinat, dont la teneur était la suivante :

 Règlement de comptes ! Vengeance envers celui qui, du fait de sa dénonciation a provoqué la mort de jeunes du pays, abattus par l’ennemi.

J’en suis là, à évoquer toute l’histoire de longues minutes, sans faire un mouvement, le regard vide. Un secret bien caché entre les planches d’un meuble, avec l’espoir qu’un jour il soit découvert. Aujourd’hui c’est chose faite. La bouteille vengeresse posée devant moi et la lettre d’aveu pour que la nouvelle se répande dans le village telle une traînée de poudre, jusque sous l’appentis d’un brocanteur.

Ainsi monsieur Guillaume, alias Mondrian, avait-il choisi de lancer son message, pour que quelqu’un le trouve, et ce fut moi !

Demain et les jours suivants, je vais m’appliquer à rendre une seconde jeunesse à ma bonnetière.

Monique Lacotte