Une bonne affaire, par Agnès Epardeau

Comme tous les soirs de la semaine, Charlotte, confortablement installée dans sa chaise longue sous le saule, profite de la soirée avec un bon bouquin. Soudain elle voit, avec effroi, le magnifique panneau « A VENDRE » planté dans le terrain d’à côté ! Quand je vous dis à coté c’est exactement au bout de son jardin. Des bornes et une ficelle font la délimitation, à quoi bon faire un mur ou même une haie puisqu’il n’y a rien d’autre que des arbres.

Son jardin, elle n’en est pas peu fière, elle l’entretient avec passion et il le lui rend bien. Elle a acheté cette maison il y a cinq ans, elle y vit tranquille avec ses chiens, ses chats et personne alentour pour la déranger. Car vous savez, ou peut-être pas d’ailleurs, les voisins, pour Charlotte ça dérange !

Assise sous son saule elle admire ses fleurs, les roses le long de la tonnelle, les pivoines de toutes les couleurs devant l’entrée de la maison et surtout ce qu’elle aime par-dessus tout, ce sont ces grands arbres qui donnent un ombrage incomparable, c’est un peu à cause d’eux qu’elle est tombée amoureuse de cette propriété. Charlotte est ce qu’on appelle une jeune femme active, vous avez compris elle adore sa maison et la tranquillité qu’elle lui procure et vous savez pourquoi ? Parce qu’elle se bat toute la journée avec ses clients pour les satisfaire et que le soir elle rentre épuisée et n’aspire qu’à une chose : le repos.

Tout cela pour vous expliquer son effroi à la vue de la pancarte à vendre ! Elle a bien reçu un courrier du propriétaire lui faisant une offre d’achat mais elle l’a déclinée ayant déjà ses traites à payer.

C’est impossible, elle n’ose pas y croire un voisin avec tout l’attirail du parfait voisin : des amis, de la musique, des barbecues, des chiens ou même pire…des enfants ! Il n’en est pas question. Il faut qu’elle empêche ce désastre, absolument. C’est à partir de ce moment qu’elle élabore son plan machiavélique : empêcher à tout prix la vente de ce terrain, au moins pour un temps après elle avisera.

La semaine suivante, une première visite : un couple. La femme pérore avec une voix suraiguë, de ces voix qui vous donnent des boutons dans les oreilles. Soudain Charlotte enfonce la touche play de son lecteur CD. Par les fenêtres grandes ouvertes, Johnny hurle dans la sono « allumez le feu ». De quoi vous dégouter de faire un barbecue pendant un moment !!!

Deux jours plus tard une autre visite, cette fois ci un couple plus âgé, peu importe c’est un peu bruyant les vieux aussi, se dit elle ! Et TAC ! Elle branche l’appareil ultra son, pas extra pour faire fuir les moustiques mais par contre absolument génial pour faire hurler ses chiens. Ça a super bien marché, vous auriez vu Papi et Mamie ils sont partis en courant, façon de parler bien sûr !

La troisième visite, c’est autre chose ! Charlotte sort pour l’occasion son violon d’étude avec son ampli et le crincrin devient rapidement inaudible. Il faut préciser au lecteur que dans les mots « violon d’étude », le mot « étude » dans ce cas précis est totalement usurpé !

Satisfaite de ses prestations, elle savoure sa soirée tranquille dans son transat. Elle est rassurée, sa réputation de voisine odieuse et bruyante va faire le tour du village et elle n’est pas prête de revoir l’agent immobilier et ses futurs acheteurs.

Seulement voilà le destin est curieux et joue parfois des tours pendables. Le propriétaire voyant ça et n’ayant pas un besoin vital de l’argent de la vente, propose son terrain à son petit-fils qui s’empresse d’accepter.

C’est ainsi qu’un samedi arrive sur le terrain 3 jeunes garçons, la trentaine également, pas du tout effrayés par le bruit de leur future voisine, de sa chaine hifi à fond ni de ses chiens aboyant au son du violon ! Ils sont ravis, c’est exactement ce qu’ils recherchaient pour mettre leur mobil home dans lequel ils pourront répéter à loisir les morceaux de leur groupe de hard rock. Aucune peur de déranger une voisine qui écoute aussi fort qu’eux. Leurs chiens ont eux aussi tendance à aboyer au son des guitares donc c’est parfait ils auront des copains de meute !

Depuis ce jour quand elle rentre le soir, Charlotte ne sort plus sa chaise longue sous son saule, son jardin est à l’abandon, les mauvaises herbes s’en donnent à cœur joie. Dorénavant elle reste enfermée dans la maison, fenêtres closes, un casque sur les oreilles pour masquer le vacarme des guitares électriques et les hurlements des chanteurs qui n’arrivent même pas à couvrir les aboiements de leurs chiens ! De sa fenêtre elle aperçoit le panneau A VENDRE mais cette fois ci, planté dans son propre jardin.

Si vous regardez bien derrière le gros chêne, vous pouvez apercevoir le propriétaire, il sourit en regardant la pancarte. Il avait raison le gamin, il va être bien dans cette belle maison !

 

Agnès Epardeau