Une aventure, par Jérôme Jacob

Un souffle de vent avait suffi à lancer son aventure. Benjamin n’était pas peu fier de larguer les amarres comme disaient les marins émérites, ceux qui remplissaient les récits d’aventures et le cœur des filles. Ceux qu’on ne pouvait qu’admirer.

Son vaisseau n’était sans doute pas le plus impressionnant, mais il filait déjà à vive allure, librement.

La ville commençait à s’étirer de toute part, et voyait passer cet équipage au long cours.

A tribord, il pouvait apercevoir l’étal du boucher. Une petite foule s’y pressait déjà. Le ciel était clair. La journée serait longue. Les quais seraient bientôt bondés comme à l’époque où le commerce maritime régnait en maître sur ce territoire. Il n’en restait qu’un lointain parfum, mais la magie du souvenir opérait toujours pour attirer le touriste, en plus des habitués.

Les façades de pierres austères s’achevaient par des toits en ardoise grise, tandis que les devantures des échoppes rivalisaient de couleurs vives et d’enseignes qui s’accommodaient maladroitement avec le passé de la ville.

La nuit, le brouhaha du jour se changeait en un vacarme plus ou moins feutré. L’atmosphère générale, à la faveur des lumières artificielles, devenait presque magique, surtout si on les regardait depuis le large. Mais ce soir, il serait loin.

Bientôt, il dépasserait le fromager. Il l’aimait bien celui-là. Depuis toujours. Peut-être à cause de sa tête toute ronde qui lui faisait penser à un personnage d’une bande dessinée. Peut-être aussi, parce qu’il lui offrait toujours un morceau à goûter.

Alors que Benjamin regardait droit devant lui, le bateau s’immobilisa. Il resta un instant interdit, sans comprendre ce qui avait pu briser sa course jusque-là si paisible. Fallait-il que tout s’arrête si vite ? Un coup d’œil à bâbord et il comprit qu’un banc de sable avait eu raison de son enthousiasme aveugle. Décidément, il n’était pas encore digne de ses héros des mers lointaines. Perplexe, il ne savait pas comment manœuvrer.

Une vague plus forte vint le sauver du désastre. Le bateau se dégagea prestement et reprit sa route tant bien que mal, chahuté par les remous. La coque avait sans doute été abîmée dans cet épisode. Il s’en voulait. Ses capacités de marin se révélaient finalement limitées. Mais Poséidon avait manifestement eu pitié de lui. Pour cette fois, en tout cas.

Il espérait que personne n’avait pu être témoin de sa manœuvre ridicule. Il regarda autour de lui. Son honneur semblait sauf.

Les parasols rouge et bleu du restaurant l’Écume de Mer s’agitaient sous les rafales de vent. Il n’était pas rare de voir s’envoler les serviettes en papier, poursuivies en vain par les clients en terrasse.

Les rues perpendiculaires défilaient à nouveau, encore vides des promeneurs qui viendraient assurément y chercher une glace, une crêpe, un savon pas du tout typique de la région ou encore une peluche d’une grande compagnie américaine pour faire plaisir au petit. Il fallait bien vivre avec son temps.

Une carcasse de poisson flottait, le ventre à l’air. L’eau devenait sombre et chargée. Il ne tarderait pas à apercevoir le poissonnier, trop loin pour l’entendre haranguer le passant, mais l’histoire sans paroles de sa bouche grande ouverte suffisait à comprendre tout le cœur qu’il mettait à vendre ses poissons. C’était une des attractions du quai. Certains venaient juste le voir, sans rien lui acheter. Une vedette qui avait eu droit à son portrait dans le journal local. Il s’en était suivi une certaine animosité avec les autres commerçants. Enfin, c’est ce que disait la rumeur.

Il fallait bien qu’il y ait encore des histoires, maintenant que les pirates s’étaient assagis.

Il passait maintenant à la hauteur de la statue de Le Corbusier. Ce bronze, de trois mètres de haut, n’avait pas de raison d’être dans cette ville tellement éloignée des mers plus au sud, terrain de jeu de l’architecte, mais l’ancien maire, qui avait régné sur la ville pendant trente cinq ans, ne tarissait pas d’éloge sur ce bâtisseur des temps modernes et avait englouti une partie des subventions de la région pour ériger cet hommage. Une fois le scandale passé, les gens s’étaient même habitués à sa présence. Mieux, la statue était devenue un point de repère : on s’y donnait rendez-vous à son pied ou on faisait ses adieux à la ville par la mer. Ce monument, c’était la limite : rester ou partir.

Une nouvelle vague le surprit et le chassa en avant, beaucoup plus vite que celle qui l’avait sauvé d’un possible naufrage.

Benjamin ne comprit que trop tard que le courant était trop fort cette fois, et que la suite ne serait pas aussi clémente. Un mégot dépassa son bateau tandis qu’une coquille d’huître le percuta à l’arrière. Il comprit ce qu’allait être la trajectoire de son embarcation. Désastreuse.

Il regarda son bateau en papier tourner sur lui-même de façon irrépressible et disparaître dans la bouche d’égout. Surpris que ça s’arrête là. Surpris que ça se termine si vite, sans n’avoir rien pu faire d’autres, en simple spectateur.

Il se retourna pour chercher le regard de son père qui lui souriait déjà.

  • On recommencera demain, lui dit-il simplement.

Benjamin reçut ses mots comme un champ des possibles, un encouragement à retenter l’aventure.

Derrière eux, l’agent d’entretien continuait de ramer avec son balai et poussait plus loin les restes d’oranges, des feuilles de salade, des crevettes dans le ruisseau d’eau qui s’était formé au centre de la rue pavée.

Jérôme Jacob