Un petit, tout petit pas, par Audrey Audebert

On m’a souvent dit que j’étais une rêveuse. La tête dans les nuages, les pieds dans l’eau et le ventre plein de papillons. Je suis comme ça, hors du monde, hors du temps, hors de moi. Depuis ma plus tendre enfance on me fait croire au Paradis, cet endroit merveilleux où tout est possible, où dépasser les limites est l’activité principale avant le petit déjeuner. J’ai toujours voulu y aller, juste pour voir à quoi ça ressemblait.

Ma mère m’a souvent dit que j’étais une enfant qui sortait des clous, le petit brin d’herbe au milieu du désert, sorti d’on ne sait où.

-Maman ?

-Oui, chérie ?

-Où se termine le monde ?

-Je ne sais pas, ma puce. Personne ne le sait.

-Un jour j’irai au bout du monde.

-Il faudra faire attention de ne pas tomber alors.

-Oui, je mettrai des chaussures à crampons. Et puis si je tombe ce n’est pas grave parce que je me retrouverai sur un nuage. Ça ne fera même pas mal.

Alors ma mère riait en m’ébouriffant la tête puis reprenait son sérieux pour poursuivre cette conversation concernant le futur de sa fille.

-Et comment tu vas le trouver le bout du monde? C’est probablement très loin !

-Je serai dépasseuse de bornes.

-Oh vraiment ? Et il faut un diplôme pour ça ?

-Non mais il faut un chien qui ait un nom pas commun.

-Comme quoi ?

-Comme Poisson.

Et aujourd’hui j’ai réalisé mon rêve. Je suis là, devant le bout du monde, mes chaussures à crampons lacées et mon ventre plein de papillons, avec Poisson qui aboit comme un fou à côté de moi, le vent dans les oreilles. Heureux comme le poisson dans son bocal.

C’est beau le bout du monde. On a même l’impression que ce n’est pas réel. Il y a des nuages en contre-bas, exactement comme je l’imaginais. Les oiseaux tourbillonnent par-delà le gouffre, je les entends crier mon nom. Il suffirait d’un pas pour les rejoindre. Un tout petit pas. Et je tomberai sur le nuage, comme prévu.

Je me penche vers Poisson et le caresse entre les deux yeux du bout des doigts. Fidèle compagnon ce Poisson, prêt à me suivre jusqu’au bout du monde, et même plus loin encore. Il me regarde et ses prunelles noires me disent de finir ce que j’ai commencé. Je lui retire son collier car, dans les nuages, personne n’est attaché.

On m’a toujours dit que j’étais une rêveuse. Que je ne savais pas faire la différence entre rêve et réalité. Que les adultes ne pouvaient pas faire le métier de dépasseur de bornes parce que ça n’existait pas. Que le monde n’avait pas de fin puisque la Terre était ronde depuis sa création. Que les chiens ne devaient pas s’appeler Poisson parce que c’était ridicule. Que les nuages n’avaient pas assez de consistance pour me retenir si je décidais de tomber d’une falaise.

Peut-être que si vous aviez cru en moi je n’aurai pas été obligée de vous le prouver. Peut-être que je n’aurai pas sauté, mais voilà, le tout petit pas, je l’ai franchi. Je suis plus loin que le bout du monde. Je suis hors du monde, hors du temps, hors de moi. Je suis ce petit brin de vie au milieu du vide. Je suis une dépasseuse de borne.

 

Audrey Audebert