Tatouages, par Anne Brie

Œil noir, casquette vissée sur la tête, barbe de trois jours, René vit avec sa famille dans une des caravanes installées sur le terrain communal de Chanterelle. Tous les ans depuis toujours, cette communauté fait halte une quinzaine de jours en revenant du pèlerinage des Saintes Maries de la Mer.

Solitaire, René observe les gens qui se pressent autour des attractions. Il scrute les allées et venues des uns et des autres mais ne participe en rien à la fête foraine.

Dans les auto-tamponneuses, les voix aiguës des ados se mêlent à la musique dans un joyeux brouhaha. On s’interpelle, on rit, on pousse de grands cris à chaque choc. Les corps sont brinquebalés de droite, de gauche. Les jeunes se connaissent tous puisqu’ils ont grandi ensemble.

Dans une voiture rouge, Louise et Babeth.  Premiers émois. Les garçons s’enhardissent dans des courses-poursuites effrénées et ne se lassent pas de traquer les deux jeunes filles, de taper à grands coups dans leur véhicule. Elles rient, les interpellent et sont aussi promptes à provoquer de nouvelles collisions. René, un peu à l’écart, regarde intensément les passagères de la voiture rouge.

Louise et Babeth, deux inséparables. La première est aussi brune que la seconde est rousse. Louise, la timide, introvertie, cheveux raides tombant jusqu’à sa taille de guêpe. Babeth, l’exubérante, cheveux coupés à la garçonne. Elles ont toutes les deux dix-sept ans et depuis leur plus tendre enfance, à part quelques disputes sans conséquence, elles partagent tous leurs secrets, leurs joies, leurs peines.

Elles se sont inventé un petit rituel qui scelle leur amitié. Elles possèdent chacune la moitié aimantée d’une coccinelle « presse papier ». C’est la grand-mère de Louise qui l’a offerte à sa petite fille. C’était son porte bonheur, sa petite bête à bon Dieu. Louise est très attachée à cet objet, qui n’a pas de valeur en soi si ce n’est sa valeur affective.

Aussi, elle partage sa coccinelle avec Babeth.  À chaque fois que les deux amies se retrouvent, leur premier geste est de reconstituer la petite figurine comme si l’animal recomposé soudait leur amitié. Quand elles se séparent, chacune reprend une partie du talisman jusqu’aux prochaines retrouvailles.

Tout le village est là, la fête de la St Jean est un bon prétexte pour passer un moment entre voisins. Il sera bien temps de repartir au travail le lendemain matin. Quelques gitanes se mêlent à la foule, elles proposent leurs paniers d’osier.  Contre une pièce, elles lisent la bonne aventure dans les lignes de la main. Des petites filles, accrochées à leurs jupes colorées papillonnent autour d’elles, leurs cheveux raides et noirs tressés avec fleurs et rubans.

Babeth les observe :

– Regarde Louise, c’est incroyable. Elles ont les mêmes cheveux que toi !

Louise hausse les épaules et entraîne son amie dans un coin un peu isolé.

– Viens je vais te montrer quelque chose

Elle remonte un peu sa manche. Sur son poignet, une hirondelle noire et blanche, très stylisée, vient d’être fraîchement tatouée.

– C’est mon porte bonheur, je sais qu’avec elle je ne crains rien. Ma grand-mère avait le même tatouage au même endroit, ma mère en a un aussi. Tu sais, quand j’étais petite, ma grand-mère me chantait une berceuse. Je ne comprenais pas les paroles. C’était un mélange de yiddish avec des langues de l’Est. Cette berceuse venait d’une légende qui disait que quiconque apprivoise une hirondelle s’assurera bonheur et prospérité. C’était le chant de sa famille qui s’est transmis de génération en génération. Malheureusement, on ne saura plus chanter cette comptine mais l’hirondelle est restée.

Babeth rit, moqueuse.

– Alors toi, ta famille et vos superstitions, c’est grandiose !! N’importe quoi !!

– Moi j’y crois, c’est comme ça. C’est comme ma coccinelle, je sais que je la garderai toute ma vie. Il n’y a qu’avec toi que je peux la partager…

Babeth, pragmatique, coupe court à la conversation :

– Allez, tu viens ? Je ferais bien un dernier tour de « sky flyer» avant la fermeture. Il me reste deux jetons.

Elles courent. On annonce un décollage immédiat. Elles se hissent rapidement dans la nacelle customisée en engin interplanétaire, rabattent sur elle le harnais de sécurité, prêtes à subir les turbulences de la machine infernale. Au moment où le manège s’ébranle et commence à monter dans les airs, Louise voit René, adossé au comptoir de la buvette. Il la regarde fixement. Elle croit même deviner un léger sourire qu’elle ne sait comment interpréter. Impossible de partager cette impression avec Babeth, les cris des passagers décuplent avec la vitesse et les soubresauts du manège.

Louise a du mal à se laisser aller aux joies de l’attraction.  Elle sent le regard de René peser sur elle. Ce garçon la met mal à l’aise.

Enfin à terre, elle confie son appréhension à son amie.

– Ben oui, il a l’air un peu chelou. Mais il ne t’a rien fait. Et puis avec ton hirondelle et ta coccinelle, tu ne crains rien, s’amuse Babeth. Allez, maintenant, il faut que je parte. On se partage ta bête à bon Dieu ?

– Tu vois, toi aussi, tu y crois !

Louise sourit mais lui en veut un peu de ne pas prendre son inquiétude au sérieux. Elle range son porte bonheur dans la poche intérieure de son sac fourretout en tissu.

La fête touche à sa fin. Les enfants ont déserté le carrousel à contrecœur et la « queue du mickey » se balance mollement, abandonnée. Une odeur de pomme d’amour et de barbe à papa embaume la place du village. Au stand de tir à la carabine, quelques hommes s’attardent. Ils tirent dans les ballons multicolores ou dans une cible pour rapporter à la maison la peluche tant convoitée ou la poupée espagnole aux jupons flamenco.

La jeune fille se retrouve seule et s’apprête également à rentrer chez elle, quand elle sent une main sur son épaule. Elle sursaute.

– Alors toute seule ? T’as perdu ta copine ?

C’est Pierre, un copain du lycée qui l’invite à prendre un pot avant la fin de la fête. Ils s’installent à la terrasse du bar du village. Elle remarque René qui s’assied deux tables plus loin, toujours seul. Louise se sent nerveuse.

– Pierre, tu vois ce type tout seul. Il n’arrête pas de me regarder…

– Jolie comme tu es, tu lui as tapé dans l’œil !

– N’importe quoi ! Tu sais bien que les gens du voyage ne sortent pas avec des gadjis sous peine d’être répudiés par leur communauté ! Non, je ne sais pas ce qu’il veut mais il me fout la trouille à me regarder comme ça.

Tout d’un coup, elle sent son portable vibrer au fond de son sac. Elle le sort précipitamment et, ce faisant, fait tomber son rouge à lèvres, son porte-monnaie et mille autres petites choses. Elle rassemble le tout et remet les objets en vrac dans son fourre-tout. Pierre se penche et ironise :

– C’est incroyable tout ce que vous avez dans vos sacs, vous les filles !

La jeune fille rit et vérifie l’heure sur son téléphone.

– Mince, Pierre, il est tard, il faut que je rentre.  Merci pour le pot. Il faut que je révise le cours de physique, il y a de l’interro dans l’air !  À demain !

 Pierre jette un coup d’œil vers René, toujours en terrasse.

– Tu veux que je te raccompagne chez toi ?

– Merci, ça va aller. Je t’appelle si j’ai un problème.

– OK, à demain !

Ils s’embrassent, Pierre enfourche sa moto et part à vive allure.

Sur le chemin du retour, Louise a le sentiment d’être suivie. Elle se retourne plusieurs fois et croit reconnaître la silhouette de René.

Elle presse le pas.

– Hé, attends-moi !! je…

Elle ne comprend pas la fin de sa phrase, elle file le cœur battant, arrive chez elle, ferme la porte à clé et se réfugie dans sa chambre. Ses parents ne devraient pas tarder !

Pour se rassurer, elle va téléphoner à Babeth et lui raconter la fin de sa journée. En cherchant son portable dans son sac, elle se rend compte que sa « moitié » de coccinelle n’est plus dans la petite poche où elle l’avait rangée.

Son cœur bat fort, ses mains tremblent. Paniquée, elle s’assoit sur son lit, vide le sac et étale tout son contenu sur la couette. Elle vérifie même dans son porte-monnaie, qui, elle le sait, est bien trop petit pour contenir autre chose que de la menue monnaie.  Rien ! La voix de Louise manque d’assurance :

Babeth, c’est moi ! J’ai perdu ma coccinelle. Tu l’aurais pas par hasard ?

–  Attends je regarde …Non je n’ai que la moitié comme d’habitude ! Tu l’as mise dans ton sac quand je suis partie, je t’ai vue la ranger !

–  j’ai dû la faire tomber au bar ! Il faut que je les appelle tout de suite avant qu’ils la mettent à la poubelle, je raccroche !

Louise entend ses parents arriver. Sa mère l’interpelle du bas de l’escalier :

– Louise tu es là ? Regarde ce que je viens de trouver sur le pas de la porte ! Qui a pu poser ça là ?

La jeune fille sort en trombe de sa chambre. Sa mère tient dans un mouchoir en papier sa moitié de coccinelle.

Louise ne répond rien.  Elle, elle sait.

Le lendemain, en rentrant du lycée, elle ne sait quelle attitude prendre en passant devant l’aire d’accueil des gens du voyage. Il fait beau, ils sont tous dehors.

Tout à coup, elle se trouve face à face avec René. Elle ne l’avait pas vu arriver.

–  Euh… la coccinelle, c’est bien vous qui… ? Merci, j’y tiens beaucoup.

René ne répond pas. Ses yeux fixent le poignet de Louise. Il semble hypnotisé et pose un regard attendri sur la jeune fille. Cette dernière, de plus en plus mal à l’aise, n’a qu’une envie : rentrer chez elle.

René, sourire aux lèvres, marque un long silence avant de lui répondre.

– Tu t’appelles comment ?

– Louise.

– Moi, c’est René. Je me disais … cette ressemblance… et ton hirondelle… c’est étrange, elle ressemble à celle de notre clan. Noëlla, Sophia, Maria venez voir !

Les filles quittent leurs jeux sans poser de question et arrivent à toute vitesse. Louise reconnaît les gamines que Babeth avait remarquées la veille à la fête foraine.

– Regardez le bras de la gadji, montrez-lui les vôtres !

Louise est stupéfaite.

Sur son poignet, le même tatouage que celui des trois fillettes !

Anne Brie