Talons aiguilles, par Bernadette Saby

« Coucou Claire, c’est François ! Après un long silence dû à mes nombreuses occupations, je te propose de venir m’attendre à mon atelier de création littéraire. Je sors entre 18h et 18h30, nous irons nous balader et je t’invite au restau. A tout à l’heure, j’espère. François. »

En lisant ce texto à la sortie de son travail, Claire reçoit la chaleur écrasante du dehors en pleine face. Cela laisse présager un énorme orage. Elle se précipite et monte dans le premier bus, pour retrouver son ami d’enfance., heureuse enfin de ne pas être seule.

Le ciel chargé de gros nuages, déverse maintenant une violente averse. Elle doit pourtant descendre, c’est son arrêt.  En robe légère et sans parapluie, Claire court se protéger sous le premier porche venu, celui de l’hôtel Belfort. Il n’est que 18 h. Elle a le temps de faire la curieuse en glissant un œil intéressé à travers la large porte vitrée. Elle découvre un grand hall d’accueil, des lumières tamisées, des fauteuils confortables, des tableaux, des tapis d’Orient, des colonnes de marbre. Elle ne peut détacher son regard de cet endroit luxueux et douillet et s’imagine y sirotant une boisson fraîche et désaltérante.

Soudain, un claquement de portière fait sursauter Claire l’obligeant à se retourner. A quelques mètres d’elle, une femme, grande, élégante, vêtue d’une robe fluide et colorée, en talons aiguilles, se hâte vers l’entrée de l’hôtel.

Un vent violent accompagne l’averse qui inonde le porche. Appuyée contre la vitre, Claire n’ose pas franchir le seuil. Sa robe courte et fleurie collée sur son corps, ses ballerines imprégnées d’eau, ses cheveux décoiffés par le vent et la pluie lui donnent piètre allure.

Et pourtant…

Impatiente, elle regarde sa montre. François ne devrait plus tarder, il est 18h15.

Soudain la porte de l’hôtel s’ouvre, une voix chaude l’interpelle :

– Entrez, ne restez pas sous ce déluge, vous êtes trempée. Je suppose que vous attendez quelqu’un ? Cela ne vous empêchera pas de l’apercevoir en vous asseyant confortablement dans un de ces fauteuils. La femme aux talons aiguilles invite Claire qui avance sans un mot dans ce luxe qui ne lui appartient pas. Elle découvre sur les murs des peintures : des nus. Des portraits de femmes attirent particulièrement son attention.

– Ça vous plait ?

– Ah oui, c’est superbe, vous connaissez le peintre qui a fait ça ?

La femme aux talons aiguilles lui tend la main et, lui proposant de se sécher les cheveux, se présente :

– Je me présente : Rachel… la peintre ! Je suis aussi propriétaire de cet hôtel qui appartenait à mes parents. Aujourd’hui je profite de cet endroit et j’ai installé mon atelier au dernier étage. Si vous appréciez la peinture profitez de ce moment pour découvrir mon exposition. Je peux vous demandez votre nom ?

Claire laisse tomber ses cheveux en avant tandis que d’un geste discret Rachel en essore les pointes. Toutes les deux éclatent de rire.

– Bien sûr…  je m’appelle Claire, je suis enseignante. Vos peintures sont d’une grande beauté. Mon frère peignait… des femmes… lui aussi, mais  je dois partir, j’aperçois mon ami qui m’attend.

– Peignait ? Il ne peint donc plus ?

– Désolée mais… je dois partir.

– Je comprends. N’hésitez pas Claire à venir plus longuement me parler de votre frère et de sa peinture, je suis là tous les soirs j’aurai beaucoup de plaisir à partager avec vous ma passion. Au revoir à bientôt j’espère.

– Au revoir madame… merci pour votre invitation, à bientôt !

Claire est surprise d’avoir répondu cela. A bientôt… à cette femme qu’elle ne connaît pas et qui a essuyé ses cheveux !

François est à son tour sous le porche de l’hôtel se protégeant de la pluie incessante.

Claire s’éloigne puis, instinctivement, se retourne. Rachel la regarde partir, leurs regards se croisent et restent suspendus l’un à l’autre quelques secondes. Juste quelques secondes qui leur semblent une éternité.

Retrouvant François, elle se jette dans ses bras tout en manifestant sa joie de le revoir… depuis tout ce temps ! Il sourit et la presse contre lui. Curieux et surpris de la voir sortir de cet endroit il lui demande ce qu’elle faisait à l’hôtel Belfort. Elle raconte sa découverte, enchantée et fascinée par tout ce qu’elle vient de contempler. Elle lui parle de sa profession également. De son côté, François lui confie la raison de son long silence, de ses occupations. Ils marchent le long de la Seine aux alentours de Notre Dame puis rentrent au restaurant du « Petit Pont ». Le lieu est simple mais convivial, le patron bon enfant, c’est plutôt sympa. Mais, tout au long de la soirée Claire semble lointaine, pensive, ne pouvant détacher ses pensées de ce moment magique, de la féerie  du lieu, de la beauté  des tableaux, de la personnalité de Rachel. Rachel, elle susurre le prénom pour elle-même. C’est comme un sirop sur sa langue. Elle repense aux ondes qui l’ont faite frissonner lorsque la pointe de ses cheveux était entre les doigts de la femme aux talons aiguilles.

Avant de quitter son ami qui ne lui lâche pas la main, Claire lui confie un peu gênée :

– Tu sais François, j’ai très envie de revenir dans cet hôtel, pour parler de la peinture de Paul avec Rachel et partager sa passion.

– Pourquoi pas ? Aucune raison de ne pas le faire. Au fait, ton frère peint toujours ?

– Paul est décédé…

– Pardonne-moi, je ne savais pas. Que s’est-il passé ?

La jeune femme ne répond pas, essuie une larme.

– Je t’ai trouvée distante ce soir, il m’a semblé que tu étais troublée par cette rencontre.

Claire répond rougissante :

– Troublée oui et sous le charme, tu as raison… Je suis bien décidée à revenir à l’Hôtel Belfort. Merci François pour cette belle soirée, je t’envoie des « SMS » pour te raconter. A très bientôt.

Ils s’embrassent d’un baiser doux et complice.

– A très vite claire.

Arrivée chez elle, Claire monte à toute vitesse les trois étages de son immeuble, ouvre la porte de son appartement, lance ses ballerines à travers le salon, rejoint sa chambre, s’arrête devant le lecteur de CD, appuie sur « play » pour écouter sa musique préférée : le Blues. Big Joe Turner, John Lee Hooker, cette musique populaire, souvent exprimant de la tristesse. Ces airs elle les connait par cœur, ils font partie de sa vie, elle les fredonne, ils la font danser, bouger avec sensualité en se regardant dans son miroir, ils sont présents dans ses lectures, et souvent l’accompagnent dans le sommeil.

Sans prendre le temps d’ôter sa robe, les yeux fermés, ses cheveux étalés sur l’oreiller, les images défilent encore et encore. Ce moment avec François lui rappelant tant de délicieux souvenirs d’enfance, puis son invitation par « SMS », ce rendez-vous inattendu qui lui a permis de rencontrer Rachel. Pourquoi cela a-t-il tant d’importance ?

Une semaine passe, interminable. Les cours de français avec ses élèves, la correction des copies de la dernière rédaction imposée. Les heures, les jours s’écoulent en pensant qu’elle ira retrouver Rachel.

Pourquoi cette envie, cette urgence ?

Le vendredi soir à la sortie du lycée, une pluie chaude se déverse une fois de plus.

Claire prend le bus, descend à l’arrêt de l’hôtel Belfort, arrange sa robe, d’un geste rapide éparpille sa chevelure bouclée sur ses épaules, franchit le porche,  pousse sans hésiter la porte vitrée. Elle surprend Rachel assise dans le salon d’accueil, vêtue d’un tailleur noir, d’une étole vermillon et toujours ses talons aiguilles.

– Bonsoir Rachel ! Décidément la pluie est de nouveau au rendez-vous.

Rachel se lève, son regard s’illumine.

– Vous aussi êtes au rendez-vous, quelle joie de vous revoir ! Cette fois, j’espère que votre temps n’est pas compté ! Allons-nous asseoir, nous serons mieux pour bavarder. J’étais captivée par cette revue que je viens de recevoir qui parle de la dernière exposition de Dominique Gauthier, j’aime beaucoup ce qu’il peint, surréaliste et inattendue, Avez-vous entendu parler de lui ou vu son travail ?

– Oui, je l’ai bien connu, Dominique était un ami de mon frère avec qui il a fait ses études aux beaux-arts de Marseille. Aujourd’hui sa notoriété parcourt le monde.

– Oui en effet, mais j’aimerais justement que vous me parliez de votre frère. Nous pourrions boire un thé où une boisson fraîche, que préférez-vous ?

– Un thé s’il vous plait… avec plaisir.

– Attendez-moi, je reviens dans quelques minutes.

Restée seule, Claire laisse défiler devant ses yeux la beauté des portraits et des nus, subjuguée par les couleurs et leur réalisme. Sa pensée s’évade, elle rêve, repense à Paul, son frère. Pourquoi ne serait-elle pas un jour parmi toutes ces femmes ?

Le bruit des talons aiguilles ramène Claire à la réalité. D’un geste lent et précis, Rachel pose délicatement un magnifique plateau de porcelaine où sont posées deux tasses fumantes qui exhalent une odeur de jasmin.

– Voilà, je suis à vous, Je vous écoute Claire, parlez-moi de votre frère.

– Paul est décédé en 2011, sa vie c’était la peinture. Comme vous, il peignait des femmes, plus particulièrement une  femme. Elle était là toujours présente sur la toile. Il l’habillait, la chaussait de ballerines, la représentait nue, lui détachait ses cheveux, la montrait sombre ou bien joyeuse, la dessinait au fusain, la faisait vivre au premier plan, parfois on l’apercevait derrière un rideau de couleur, ces couleurs je les retrouve sur vos tableaux. Je n’ai jamais su s’il l’avait connue, ou si elle était le fruit de son imagination, mais elle est partie  avec lui…

– Vos paroles me font frissonner, vous en parlez si bien, avec beaucoup d’amour. Votre description m’interpelle, me serait-il possible de voir quelques-unes de ses œuvres ?

– Avec plaisir, J’en possède une grande partie, et vous invite à les découvrir quand vous le voudrez, mais pour cela il vous faudra venir chez moi. J’ai gardé une dizaine de ses toiles, le reste a été vendu lors d’une exposition, ce qui lui avait permis de réaliser son dernier voyage pour l’Éthiopie… le voyage de ses rêves.  Mais parlons des vôtres Rachel. Si cela n’est pas indiscret, quelle est cette magnifique femme qui trône seule sur ce mur ?

– C’est de là qu’est né mon désir de peindre. Il s’agit d’un portrait de ma mère, son visage éclatant de beauté m’avait donné l’envie de l’immortaliser. Votre attirance pour ce tableau me touche. C’est  pour moi ma plus belle œuvre.

Ni Claire ni Rachel ne voient passer les heures. Assises l’une face l’autre, les échanges, les silences, les sourires complices puis soudain Rachel se lève :

– Un frère, une mère, les êtres chers c’est cela qui inspire, qui rapproche… les rencontres improbables aussi…  suivez-moi jusqu’au dernier étage, je vais vous faire visiter mon atelier.

Rachel précède Claire dans l’escalier en pierre blanches, la jeune enseignante ne quitte pas des yeux les mollets fuselés de son hôtesse. Arrivée dans l’atelier, Rachel se précipite pour ôter quelques objets posés à même le sol. Pendant ce temps Claire reste immobile. Un désordre qui semble organisé : une immense planche soutenue par des tréteaux, dessus une multitude de pinceaux, des tubes de gouaches pour certains laissent saigner leurs couleurs, des tableaux aux quatre coins de la pièce, un chevalet, un divan.  Cet espace est éclairé par la lumière naturelle venant des baies vitrées qui surplombent toits et clochers. Muette, elle pense à Paul qui pourrait être là… pour échanger leur passion.

Rachel se retourne, et voit Claire l’épaule appuyée contre le chambranle de la porte, comme si elle chancelait.

  • S’il te plait Claire, ne bouge pas, laisse-moi te regarder, cette lumière te va si bien, je n’ai qu’une envie,  faire un portrait de toi. Pardon je me rends compte que je viens de te tutoyer, cela ne te dérange pas ?

Claire murmure ‘’Non pas du tout ‘’

  • Si tu veux bien, accorde-moi quelques minutes, je voudraisfaire une esquisse, j’y ajouterai plus tard des touches de couleurs.

La gorge serrée, Claire ne pouvant dire un mot,  accepte d’un hochement de tête.

Rachel s’approche, saisit une mèche de cheveux qu’elle répand délicatement sur la poitrine de celle qui devient son modèle, effleure ses hanches, défroisse sa robe, se retourne pour aller devant le  chevalet où elle pose une toile vierge.

Claire s’empourpre. Elle rougit de bien être, revit l’instant où les mains de Rachel l’ont si doucement frôlées. Tout est allé si vite. Le rendez-vous avec François, l’attente sous le porche de l’hôtel Belfort,  la pluie toujours présente puis… le regard de cette inconnue.

D une voix douce Rachel la sort de ses pensées.

  • Je viens de te dessiner telle Tefnout sortant du bain. Tu sais… la déesse de la pluie et des nuages dans la mythologie égyptienne. Lorsque tu reviendras, si tu le veux, tu découvriras ta beauté naturelle, ta sensualité, ta vérité…
  • Oui Rachel, je reviendrai sans doute. Tes mots m’étourdissent. Je suis heureuse, impatiente aussi. Mais je dois prendre du recul… il se fait tard, je vais partir.

Le regard de Rachel aimanté à celui de Claire, ne la quitte pas. La femme aux talons aiguilles s’avance vers la jeune enseignante pour prendre sa main qu’elle porte à ses lèvres

  • Ne tarde pas…

Souriante, Claire dévale les escaliers, traverse le hall d’accueil en se regardant dans les miroirs. Au dehors, une pluie fine et chaude ralentit son pas, lui donne envie de marcher… puisqu’elle est déesse de la pluie ! Elle longe les quais, rien de ce qui l’entoure ne vient troubler ses pensées, c’est la plus belle chose qui pouvait lui arriver, désormais elle ne sera plus seule…

Elle doit appeler ou bien envoyer un « SMS » à François pour lui dire toute sa fierté d’être aujourd’hui le modèle de Rachel car…  elle ira la retrouver, un soir, sous la pluie…

 

Bernadette Saby

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