Sur la frontière, par Marcel Cunin

Les patrouilles y étaient incessantes. Elles se suivaient toutes les deux minutes environ et à plusieurs endroits, assez rapprochés, des postes fixes ne laissaient pas oublier que c’était la frontière. Il n’était pas formellement interdit de la traverser et on pouvait obtenir une autorisation, mais celle-ci était obligatoire. Si la paix semblait vouloir être maintenue des deux côtés, des tensions surgissaient parfois et la méfiance était constante. Si bien que beaucoup allaient jusqu’à éviter de regarder de l’autre côté, craignant peut-être d’être accusé, sinon de collusion, du moins de complaisance avec ce qui était, finalement, un potentiel ennemi.

Mika n’avait pas ce genre de prévention et il se sentait plus proche des habitants de l’autre côté que d’un compatriote à l’autre bout du pays. D’abord géographiquement c’étaient des voisins et d’autre part c’étaient des citadins avec les mêmes problèmes et vraisemblablement les mêmes besoins que lui. Il aurait parié qu’ils avaient encore d’autres choses en commun. Il n’avait pas encore eu l’occasion de l’éprouver mais ne désespérait pas de trouver un prétexte pour passer la ligne invisible.

Mika habitait au quatrième étage d’un immeuble de brique situé sur la rue principale qui coupait la ville en deux, d’ouest en est. La pièce principale et la cuisine donnait au nord sur la rue et les vitres tremblaient au passage des camions des patrouilles. Heureusement, sa chambre donnait de l’autre côté, sur un petit parc, calme. Quand son emploi du temps le lui permettait, ce qui n’était pas rare, il regardait à la fenêtre cette absurdité qu’était le passage de la frontière au milieu de la ville qui faisait de cette rue une espèce de no man’s land sillonné de véhicules militaires et chargés de soldats armés. Il regardait surtout les immeubles d’en face, et parmi ceux-ci, l’un particulièrement, légèrement sur la gauche. Ils étaient de même construction que ceux de ce côté-ci de la rue, mais un peu moins bien entretenus, le pays en vis-à-vis étant plus pauvre. Certains disaient que c’était parce que les dirigeants en étaient plus corrompus, mais lui, se faisait peu d’illusions sur ceux de son propre pays. Et dans cet immeuble, un peu à gauche, il regardait deux fenêtres au même étage que lui où souvent se tenait penchée une jeune femme. Il était certain qu’elle l’avait remarqué. Il l’avait même surprise, de derrière ses rideaux à demi fermés, à jeter un coup d’œil vers son appartement comme pour vérifier qu’il n’était pas là. Sa présence en face était récente et la possibilité de la voir avec l’espoir de lui parler ou de la rencontrer le tenait plus souvent qu’à l’habitude chez lui. Il pourrait demander un visa pour lui rendre visite mais, sans motif impératif, il est fort probable qu’il lui serait refusé. Il fallait trouver autre chose.

Il avait remarqué qu’ils se mettaient tous les deux à la fenêtre en fin de journée. Ne voulant pas croire au hasard, il ne savait pas vraiment si c’était parce qu’il s’y mettait qu’elle se montrait ou l’inverse. Elle, en plein soleil semblait s’épanouir comme une fleur, et lui, dans l’ombre jouissait du spectacle. Bien que la distance soit grande, la rue était large, il lui sembla un jour, qu’elle lui sourit. Discrètement, comme si personne ne devait le remarquer sauf lui, mais qu’elle puisse prétendre ne pas l’avoir fait si elle s’était trompée sur ses intentions. C’est du moins comme cela qu’il interpréta ce léger frémissement des lèvres.

La tension entre les deux pays avait grimpé de quelques degrés et il allait être plus difficile de pouvoir aller en face. Il fallait qu’il en ait le cœur net. Un soir, il s’afficha donc dans l’encadrement de sa fenêtre avec un grand rectangle de carton sur lequel il avait écrit en lettres énormes : MIKA. Elle le regarda, il en était sûr maintenant, mais elle ne bougea pas, ne lui fit pas de signe, resta impassible au soleil, leva parfois la tête en fermant les yeux comme si elle se gorgeait de lumière.

Sa nuit fut agitée. Il se leva plusieurs fois de son lit et regarda les fenêtres noires de l’immeuble de l’autre côté de la rue. Rien ne bougeait et l’on entendait le fracas des chenillettes sur le bitume abîmé de la rue. Il s’était donc trompé. Elle n’avait été qu’intriguée par ce personnage à la fenêtre en face de chez elle. Elle l’a donc regardé comme elle aurait regardé autre chose, de drôle, d’insolite ou même d’insignifiant, pour passer le temps. Il s’endormit sur le matin et arriva en retard à son travail.

Le soir, il rentra chez lui un peu déprimé. La radio avait annoncé que le gouvernement menaçait le pays voisin de rompre les relations diplomatiques. Les patrouilles s’intensifiaient, les passages d’un pays à l’autre étaient supprimés. Mais pire encore, il pensait que la fille en face n’avait rien à faire de lui, qu’il ne l’intéressait pas. Il alla à la fenêtre, elle y était et semblait le guetter. Quand elle le vit, elle rentra vite dans la pièce et laissa retomber le rideau sur elle. Cela confirma ses appréhensions. Les sirènes de la ville, des deux côtés de la frontière, se mirent à hurler. Des drapeaux apparaissaient aux fenêtres, couleurs opposées au nord et au sud de la rue. Des mots définitifs étaient prononcés à la radio. Il s’apprêtait à se retirer quand elle réapparu à la fenêtre, un grand morceau de carton à la main. Dessus, il y était écrit EMILY. Elle lui fit signe. Il descendit en courant les escaliers. Les premiers coups de feu venaient d’éclater. Il ouvrit la porte en laissant ouvert le battant et se précipita pour traverser la rue. Il douleur aux reins le coucha. Exactement au milieu de la route. Moitié ici, moitié là-bas. Il put juste relever la tête et la voir ouvrir la porte de son immeuble et courir vers lui.

Marcel Cunin