Sous les ponts de Paris, par Bernard Marsigny

C’est hier soir que j’ai pris ma décision. Je me suis dit qu’il était temps de prendre mon temps une fois pour toutes. Plus question de continuer cette vie imbécile. Métro-boulot-dodo  ça suffit,  je laisse ça à d’autres, moi je me retire.  J’ai envie de flâner. Ce mot n’a jamais été inscrit à mon vocabulaire journalier. Il est pour ainsi dire prêt à l’emploi, comme neuf. Je sens que je vais l’adorer. Avec son petit chapeau sur le « â » je le trouve très amusant. Il me rappelle les grandes vacances quand nous étions gamins et que nous nous faisions des chapeaux pointus en papier journal pour nous protéger du soleil.  A lui seul il  évoque l’été et m’ incite à ne rien faire. Je vais en profiter un max.

Pour cette flânerie toute personnelle j’ai choisi Paris.  Il me semble que c’est plus touristique  que Decazeville ou  Maubeuge. Je me réjouis déjà du spectacle qui va s’offrir à moi.  C’est tellement charmant  tous ces pêcheurs des bords de Seine. Eux, au moins,  ils ont tout compris de la vie. Que le poisson morde ou pas, ils s’en foutent totalement.  Ce qui importe c’est de rester le plus longtemps possible loin de la maison. En fixant le bouchon ils flânent dans leur tête en oubliant bobonne qui râle et les gamins  qui couinent. J’aurais dû faire pêcheur moi aussi.

Et puis, tout le long des berges il y a les amoureux qui ne se bécotent pas uniquement sur les bancs publics. Ils sont mignons  assis au bord de l’eau, collés l’un à l’autre,  Qu’ils en profitent ! Dans quelques années elle aura grossi  et lui commencera à perdre ses cheveux. Ils s’enfonceront alors chaque jour davantage dans la routine conjugale. Qu’ils en profitent ! J’aurais dû moi aussi en profiter un peu plus.

Et puis je vais passer aussi  sous le célèbre Pont des Arts qui croule sous le poids des cadenas que des centaines de crétins  accrochent aux grilles. « Juju à Nenette pour la vie »,  « Momo à Mimi pour toujours » …etc …etc . A chaque cadenas sa dose de niaiserie amoureuse. Ils n’ont pas conscience  tous ces gugusses qu’une fois mariés ils seront effectivement  ligotés, ficelés, bouclés à double tour, cadenassés à vie. Comme des cons ils prennent de l’avance. !  « L’amour rend aveugle et le mariage rend la vue »  dit-on.

Ça aussi je m’en suis aperçu trop tard.

Ayant analysé ma situation personnelle,  je suis passé à l’action.

Comme point de départ j’ai choisi le pont de Tolbiac. Il est assez haut et je suis  sûr de ne pas me rater. Avec un peu de chance  je vais  m’assommer  d’un coup au fond de la Seine et comme je ne sais pas nager, je n’aurai plus de problèmes.

Tout s’est  passé  exactement comme prévu. De nuit personne ne m’a vu enjamber le parapet et personne n’a donc eu la mauvaise idée de me porter secours. Il y a eu un grand choc.  Mon corps est remonté en surface et à  commencer à dériver tel un bateau-mouche pour une visite personnalisée de la Capitale ! Ceux qui imagineraient une sorte de croisière tranquille se tromperaient lourdement. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de sorties d’égouts qui jalonnent le parcours d’un simple noyé parisien. Par endroits ça lève le cœur. Bonjour le romantisme ! Il serait temps que la Mairie de Paris fasse quelque chose, si on veut voir un jour les saumons remonter jusqu’à l’île St-Louis. Et je ne vous parle pas du sans-gêne des occupants mâles de certaines péniches qui se laissent aller, la nuit venue, à uriner du haut de leurs  embarcations. C’est sans doute un signe de liberté  très agréable, mais ils pourraient au moins s’assurer au préalable qu’il n’y a personne en dessous ! Ce serait la moindre des courtoisies ! En plus c’est fou le nombre d’objets contondants que vous rencontrez. Des roues de vélos, des morceaux de bagnoles,  des poutrelles en fer,  du fil de fer barbelé. C’est comme cela que je suis resté coincé trois jours dans une sorte de décharge sauvage sous-marine. Heureusement une légère crue m’a permis de repartir jusqu’au pont de l’Archevêché.  Là, je n’ai pas regretté d’arriver de nuit. Vous n’imaginez pas comme Notre-Dame illuminée est un spectacle fabuleux et fascinant. On sent que c’est du solide, du massif fait pour durer. J’aurais bien aimé en profiter plus longtemps. Malheureusement, à cet endroit, le trafic n’arrête jamais,  c’est même dangereux, J’ai failli me faire couper en deux par une barge à touristes. Cela m’aurait beaucoup peiné. J’aurais été nettement moins présentable, lorsqu’ils m’auraient sorti de l’eau. Parce que c’est prévu, ils vont me repêcher. Un noyé ne passe jamais longtemps inaperçu, surtout en période estivale. Personne n’échappe à son destin !

Et effectivement, au matin du septième jour, alors que j’avais franchi sans encombre   le Pont Alexandre III et me dirigeais discrètement vers le Pont d’Iéna,  il a fallu qu’un sinistre  imbécile,  plutôt que de lever le nez vers la Tour Eiffel  comme tout bon touriste,  regarde à ses pieds  et me découvre, flottant entre deux eaux. Ma petite flânerie nautique s’est achevée dans le zodiac des pompiers sous le regard intéressé de touristes japonais qui ont cru intelligent de me prendre aussitôt pris en photo. Navrant ! Consternant !

C’est à croire que même mort, il y aura  toujours  quelqu’un pour vous pourrir la vie !

Bernard Marsigny