Silence, on tue, par Patrice Collier

Ah ! Y- en a des silences ! Ils prennent une de ces places ! Tellement qu’à certains moments du repas, ils prennent toute la place. Faut dire que ces retrouvailles, c’était plutôt risqué. Typiquement le genre de fantasme d’une mère poule. Tous ses petits à la même table. Et quelle table ! Vaisselle allemande Hutschenreuther en porcelaine décor « oignon bleu », verres à pied en cristal Baccarat taillés main, argenterie Christofle avec porte-couteaux assortis, dessous de plats en argent, la totale ! C’est la fête ! Elle les veut tous sous son aile, ses petits poussins. Bien au chaud. La couvée enfin réunie. Après vingt ans, ça fait un bail. Deux décennies de silences partagés. Personne ne téléphonait à personne. Chacun chez soi, peinard. La mère, divorcée et veuve, plantureuse, maîtresse femme éternellement malheureuse, flanquée d’un compagnon falot, instituteur en retraite mais propriétaire en Creuse. Ferdinand, le fils aîné, n’a pas aimé le fonctionnaire dès la première poignée de main, trop molle, trop longue. Premier silence qui signifiait que non, tu ne seras jamais mon ami, ni mon beau-père, ni rien du tout ! Cela commençait sur de mauvaises bases. Heureusement, sa femme à Ferdinand, elle est sympathique. Elle aime les gens. Elle leur trouve toujours des excuses. Elle pense qu’ils peuvent changer, s’améliorer, qu’il y a au fond de chacun quelque chose de bon, de beau. Alors, elle noue la conversation, elle l’entretient, elle raconte, elle questionne. Louis, le frérot, il est sur la défensive. Il parle peu. Il a jamais beaucoup parlé. Louis, c’est un suiveur. Tous les jeux, toutes les bêtises que lui proposait son frère, il en était. Et Ferdinand, il en avait, de l’imagination, de la malice, largement pour deux. Alors Louis, il se méfie, il se souvient, il reste sur ses gardes. Tout le contraire de sa femme !… Première bise trop appuyée, trop brève, l’esprit déjà ailleurs.  Et que j’me mets en avant ! Et que j’pérore ! Et que j’raconte ma vie, mes exploits, et que j’vous en mets plein la vue ! A trente ans, ou à peu près, elle cause comme si elle en avait soixante et avait vécu au moins trois vies. Ferdinand subit la tornade. Silence encore. Il y avait aussi Dominique, la petite dernière, la chouchou ou l’emmerdeuse, selon. Pensez ! Un prénom ambigu, pour la fille qu’on n’attendait pas, dix ans après le cadet, qui aurait dû ressouder le couple déjà à la dérive, qui se demande encore, aujourd’hui, assise en bout de table, ce qu’elle fait là, qui aurait bien voulu être ailleurs, qui devine peut-être que ça va mal finir… Pourtant, ça pourrait être une belle histoire, bien romantique, bien émouvante, les deux frères qui se retrouvent vingt ans plus tard. Mais non ! Il faut que ça tourne au vinaigre, juste après la salade ! Et pourquoi ? Une broutille, une médaille au tir ! Oui, la femme du p’tit Louis est championne dans la discipline. Et elle en est fière, bien sûr, comme de tout ce qu’elle fait. Mais attention, pas n’importe quel tir ! Pas au pigeon, pas au triathlon, ni à l’arc, non, au pistolet ! Madame est membre du plus grand club de tir de la nation. La belle-sœur de Ferdinand est militaire ! Nouveau silence. Long, celui-là… Pesant. Douloureux. Parce que, le Ferdinand, il est non-violent, antimilitariste, antiguerre, et tout ! Alors, la colère l’envahit. Elle le submerge. Elle s’impose pour effacer l’impuissance. C’est pour ça qu’il lui demande de préciser le genre de compétition qui lui a valu cette décoration. Quel genre d’arme ? Quelle distance ? Quelle cible ? A cette dernière question, silence de l’intéressée. Comme si elle a compris vers quelle conclusion Ferdinand veut l’attirer. Il insiste, parce qu’il est en colère, parce qu’il n’en peut plus de se contenir, de faire le poli depuis deux heures. On lui demande de se calmer, de laisser tomber. Le ton monte. Les mots claquent. La petite sœur, affolée, ou dépitée, ou se disant qu’elle savait bien que ça allait arriver, quitte la table. La mère, déjà au bord des larmes, crie pour que cesse cette comédie, engueule son instit qui ne dit rien. Mais Ferdinand se lève, exige une réponse. Il est blanc, livide, serre les poings, chuchote plus qu’il ne parle, et répète inlassablement « quelle forme la cible ? » La lieutenante se redresse aussi et confirme, en le regardant droit dans les yeux, qu’il s’agit bien d’une silhouette humaine ! Que c’est son métier, et que si ça ne lui plaît pas, il n’a qu’à aller se faire foutre ! Ultime silence. Mortel ! Ferdinand n’est pas sensible aux insultes, ni aux coups de gueule. Mais ça ! Surtout de la part de cette … Surtout dans cette ambiance de … Les bornes du supportable sont franchies. Il fixe sa mère dans les yeux, et sans dire un mot, capte l’attention des convives, qui n’ont plus faim du tout à ce moment. Il va leur montrer ce que c’est la guerre, vraiment, là, ici, dans cette salle à manger bourgeoise. Alors, il prend un verre et le fracasse sur le sol. Hurlements de peur ! Il en prend un deuxième et le jette avec encore plus de violence. Nouveaux cris, de crainte et de fureur. Et puis un troisième. L’instit se lève et s’interpose. Ferdinand a le temps de balayer deux assiettes qui vont rejoindre les éclats de cristal. Tout le monde s’y met, ça crie à tout va, ça gesticule, ça se bouscule. Encore deux verres en miettes ! Ferdinand est repoussé contre un mur, manu militari si j’ose dire. A nouveau le silence. Et la sonnette ! On se fige. La maman remet ses cheveux en place et va ouvrir. Avant que l’agent de police ait dit un mot, elle a compris. L’instinct ! Un regard vers la chambre. Et le cri, déchirant, d’une mère brisée. Dominique !!! Et elle tombe à genoux. L’officier raconte que les voisins ont remarqué le corps d’une jeune fille sur le trottoir, en bas des deux étages. Marre de cette famille ! Marre de la vie ! Besoin de silence !

Patrice Collier