Sans traverser, par Bernadette Saby

Rien de grave madame, pardon madameu …

Madame Lavrille.

Oui, je vous disais, rien de bien méchant, une fracture du talon qui nécessite cependant ce plâtre et des béquilles.

On se revoit dans trois semaines et pas d’imprudence.

De retour chez moi, avec l’aide précieuse de Bėa mon amie d’enfance je m’installe tant bien que mal dans mon fauteuil canné, la jambe allongée, mon pied sur un tabouret.

Le plâtre fraîchement moulé laisse apparaître mes orteils gonflés et violacés.

Vingt et un jours sans aucune activité physique, quel ennui !

Soudain je prends conscience de la lenteur du temps.

Le tic tac de mon vieux réveil, ne sera plus l’alarme perforant mon sommeil.

Il deviendra mon compagnon de jour et de nuit.

19h30, mon pied hurle aux battements de mon cœur.

J’avale un anti douleur prescrit par le bel interne, et je trouve très vite le sommeil.

6h30. Sur la table basse, une salade composée que Béa m’avait préparé.

Un petit mot : je n’ai pas osé te réveiller.

Bonne nuit j’espère… bisous.

6h45, sans pouvoir bouger, devant ma baie vitrée donnant sur la rue, un bruit attire mon attention.

C’est madame Dupin.

Son prénom c’est Annette.

Elle relève le rideau de fer de sa boulangerie.

Les lumières me laissent découvrir une pyramide de croissants, de brioches et de pains au chocolat.

Derrière la caisse une enfilade de pains alignés comme des allumettes.

7h10, la clochette de la porte du magasin vient de retentir.

C’est le premier client, M Masson.

Un homme très distingué et très discret.

Maître de conférences à la faculté de droit. Qui apparemment vit seul…

Voilà M. Debelcour, le pharmacien, toujours hautain et dont le visage renvoie une laideur sans pareille.

La bouchère,  madame Firmin dans sa blouse blanche ceinturée.

L’épicier,  M. Vandel, avec son accent belge très prononcé.

Des enfants sur le chemin du lycée.

Certains entrent dans la boulangerie et remplissent des poches de bonbons multicolores en libre service dans le coin droit de la boulangerie.

8h45, un moment plus calme pour Annette.

Quant à moi ?

Est-ce mon invalidité qui me rend si curieuse ?

Où  l’envie de poser mon regard sur la vie des autres ?

La rue me fait oublier mes occupations favorites.

La lecture, l’écriture, les mots fléchés et la télé.

Ils sont là, passants, connus ou inconnus.

Ils occupent  tout mon temps.

12h,des gens pressés ressortent avec leur pain quotidien…

13h, Béa fait tintinnabuler cette foutue clochette qui finit par m’agacer.

Et pourtant je n’attends plus que ça…

Nous mangeons, et la voilà  repartie à son travail, me laissant mon repas pour le soir.

13h30, M. Masson  rentre de la faculté.

Il ralentit  son pas, fait un signe de la main à Annette et traverse.

J’observe sur son visage un sourire inattendu.

13h45, les lumières s’éteignent et le rideau se baisse.

Dupin monte dans sa fourgonnette pour, je suppose, aller faire sa nuit en plein jour.

J’en profite pour mettre ma curiosité en sommeil.

Mon pied à viré au noir profond.

16h, après ce somme comateux, le cliquetis de la porte me rappelle à ma surveillance.

Trois dames âgées, très chic sortent de la boulangerie.

C’est certainement  l’heure d’un thé accompagné de bons gâteaux bien crémeux.

17h, des cris d’enfants sortant du lycée.

Une circulation intense. Des bruits de portières, de moteurs qui restent allumés.

18h30,après ce moment trépidant, le silence me dérange.

Je décide de retrouver” CHARLOTTE “ et son géniteur FOENKINOS.

19h30, Annette baisse une fois  de plus le rideau de fer.

Je n’ai  donc plus rien d’autre à faire pour satisfaire ma curiosité dévorante ?

Spectatrice de cette pièce de théâtre journalière, dont les acteurs ont retrouvé leur loge, je m’invente alors une histoire pour chacun d’eux.

Le sommeil me prend la main.

Un réveil tardif.

7h45, mon réflexe! regarder la rue.

Affluence inhabituelle, je réalise que nous sommes dimanche .

la boulangerie regorge de chalands.

Ils sortent chargés de pains et de boites enrubannées.

Les cloches de l’église saint Aurélien sonnent et mettent en musique ce nouveau spectacle.

Annette s’affaire à servir ses clients.

Dupin fait des va et vient pour que rien ne manque.

Je suis là, toujours fidèle.

Rien ne peut assouvir cette envie boulimique.

13h, Annette fait retomber le rideau.

Plus rien ne se passera… Il faut attendre mardi matin 6h45.

Que vais-je faire toutes ces heures ?

Quelle autre distraction va combler ce manque ?

Je vivais au rythme de la rue.

J’en oubliais mes douleurs et mon ennui.

Le tic tac de mon réveil n’aura plus sa raison d’être.

Certes, tout cela est sans importance

c’était des tranches de vie que je voyais sans les regarder…

Triste et désemparée, je décide de prendre ma plume et mon carnet d’écritures.

Voilà, je vous ai tout dit, je viens de vous l’écrire.

 

Sans traverser…

 

Bernadette Saby