S’oublier en mer, par Stéphanie Champagne

A trop vouloir lutter contre ce qui n’est plus, on implose…

Je suis en morceaux.

Le regard au loin, j’entre dans la mer, mon élément de toujours.

Je ne peux retenir un frisson. Même au beau milieu de l’été, la fraicheur de l’eau, toute relative en cette période, agit comme une piqure de rappel :

Oui, je ressens. Malgré la douleur, je suis en vie.

Mes pieds quittent enfin le sol, comme une délivrance, comme un envol.

Ma tête sort pour aller puiser une bouffée d’air salvatrice. À moins que ce ne soit le contraire ? Est-ce de replonger la tête sous l’eau, de s’extraire du bruit, des maux, qui est salvateur ? A voir…

Au jugé, ça doit faire deux heures que je nage. Je décide d’une courte pause. Je laisse aller mon corps, me retourne, me mets sur le dos, autorisant mes muscles à se détendre.

Je jette un regard vide vers la terre. Sans surprise, elle est encore là. Plus petite du fait de m’être éloignée, mais encore là. Bien qu’elle soit loin, je sens sa présence dans mon dos. Je reprends ma nage, rageuse.

Le froid. Le sel. Les muscles qui geignent…Je ne les écoute pas. Mon corps avance de lui-même.

Nager. Respirer. S’éloigner de la terre.  Se saouler de l’effort. S’abandonner de fatigue pour ne plus penser qu’à terre, Greg aussi respire…mais pour une autre que moi.

Le soleil se couche. Je redoute ce moment puisque les pensées assassines rôdent. Elles attendent leur heure. Elles savent qu’elles triomphent encore.

« Que fais-tu à cette heure-ci ? Probablement es-tu en train de te nourrir de sa peau, de boire ses paroles et de sourire des projets que vous écrivez ensemble.

Comme à nos débuts, je suppose…

C’était au printemps. Nous nous sommes rencontrés devant un de mes tableaux. Personne n’avait osé ou eu l’envie de me parler comme tu l’as fait. Je fus d’emblée sous le charme. Liant connaissance, devenant amis puis amants, tu m’as incité à faire découvrir mon art ; ce que je n’avais jamais osé, la peinture étant alors une activité confidentielle. Portée par la confiance que tu avais instillée en moi, j’ai exposé. Ça a vite marché. Tes relations, ma naissance en tant qu’artiste, ma naissance en tant que femme… »

L’effort de la journée a délivré son compte d’endorphines. Je laisse aller mes muscles et rive mes pensées aux premières étoiles qui s’accrochent dans le ciel. Le roulis me berce. Les effluves d’iode entrent dans mes poumons, sous ma peau. Elles rencontrent les souvenirs de ton parfum.

Le sel parviendra-t-il à ronger ta présence ? Faut-il tout éliminer, même ce qui était sublime ? Est-ce à ce prix que je retrouverai la paix ? Balayer la douceur de tes lèvres courant sur ma peau ? Se détourner de tes yeux lorsque tu m’amenais à la jouissance ?

Mon regard revient du fond de mes souvenirs pour se poser sur la nuit complètement noire, maintenant. Je soupire sur le cheminement de mes pensées.

Nos souvenirs communs nous appartiennent pour toujours, oui. Même si parfois je doute les avoir vécus, maintenant que tu en construis avec une autre. J’espère vraiment, en rejoignant la terre, ne garder que la beauté de notre vécu, sans goût d’amertume.

C’est ça le challenge : ne pas laisser rouiller…

À voir la position des étoiles dans le ciel, j’ai longtemps été plongée dans mes pensées. Aucun signe de présence humaine. Plus de terre. Rien qu’une étendue d’eau à perte de vue. Le point de non-retour…

Il serait si facile, là… de faire taire la douleur…à jamais…De cesser de rester à la surface, d’arrêter de s’accrocher à la chimère que toi et moi, c’est encore possible…En terminer…

« Non !  J’ai le contrôle et le choix de ce que je veux faire de ma vie. Je cherche à noyer par la fatigue, notre histoire qui n’est plus, seulement notre histoire… »

Le silence dans la nuit…

Je me plais à penser que les âmes communiquent entre elles sans le savoir.

Peut-être entendras-tu ma peine ? Peut-être pas…Tout à ton nouveau bonheur…

Mes larmes s’échappent sans retenue et vont rejoindre le sel de la mer. Je vais forcer mon corps à la fatigue pour épuiser mon esprit. Cassiopée me sert de guide dans le ciel. Je rentre…

Le soleil se lève sur la terre de ce côté de l’île.

Faut-il y voir l’espoir d’une possible guérison ? La fatigue me chuchote d’y croire.

J’esquisse un sourire intérieur. La vie m’a fait un magnifique cadeau. J’ai aimé et j’ai reçu en retour.

Je décide d’en faire un souvenir digeste lorsque j’y gouterai à nouveau.

Les mouvements, quoiqu’un peu lourds se calent sur une cadence régulière. Le souffle circule plus librement, car uniquement concentré sur l’effort, allégé de la souffrance.

Je vois le fond de la mer, les dunes de sable dessinées par le courant. L’eau devient plus chaude ; une douceur supplémentaire pour m’encourager à faire les derniers mètres.

Je sors de la grande bleue. Bien qu’épuisée, je vois là, une victoire sur le cours de ma vie. Je m’enroule dans une serviette et tombe à genoux.

Là, les larmes coulent sans aucun obstacle. Elles délivrent en un flot toutes les émotions contenues, tous les efforts concédés et le courage à venir…

 Je vais revoir Greg et son nouvel amour. Nous côtoyons le même univers, les mêmes amis. Pas le choix. Je vais essayer de faire taire ma jalousie et la mélancolie du passé.

Je suis tirée de mes pensées par une forme qui se détache derrière mon rideau de larmes, moi qui pensais être seule encore un moment…

La silhouette s’avance vers la mer. Une idée folle transperce mon brouillard de pensées.

« Serait-il possible que ce soit lui ?  A peine formulée, je réprime cette pensée.

 N’importe quoi, ma pauvre fille ! »

Toute la complexité de l’être humain tient en cet instant : espérer atteindre la lumière alors que la minute d’avant, on était résolu à lui tourner le dos.

Le cœur et la raison…

Un souffle léger venu du large vient caresser ma peau. Il continue vers l’homme. A son contact, le foulard qu’il porte autour du cou se met à flotter doucement…

Un foulard bleu et blanc, comme celui que j’avais offert à Greg…

Stéphanie Champagne