Rose, par Françoise Vergnaud

Il faut qu’elle sorte, qu’elle s’échappe, quelle respire à nouveau. Marie ouvre la porte, cligne des yeux sous le soleil.  Elle traverse la basse-cour, dépasse la vaste grange dans laquelle somnolent les vaches, descend dans le pré au milieu des grandes herbes de juin.

Là-haut, sa mère repose, pâle dans ses draps blancs. Ses dernières paroles n’avaient pas de sens. Elles troublent pourtant Marie au plus profond d’elle-même.

Au bord du ruisseau, un châle de fraîcheur l’enveloppe, consolateur. L’eau s’écoule imperturbable, contourne en chantonnant les cailloux ronds et lisses qui émergent, petits ponts improvisés. Cette permanence la rassure. Le courant enserre ses chevilles comme des doigts lorsqu’elle pose ses pieds sur les pierres mouillées. Quand elle les soulevait autrefois, elle y trouvait des écrevisses.

Un peu plus bas, elle le sait, l’eau se précipite dans un trou profond. Marie s’en approche, se penche au-dessus de cette obscurité comme si elle espérait voir le petit mouchoir qui lui avait échappé, un jour, celui qu’elle n’avait pas pu rattraper. Elle avait fait son possible pourtant, jusqu’à couler avec lui. Elle se souvient de cette sensation de lenteur. Elle descendait et n’atteignait  jamais le morceau de tissu. Pourtant, elle ne voulait pas que la Vieille s’en saisisse, celle qui vit au fond de l’eau et dévore les enfants. Puis elle était empoignée, elle remontait vivement, était séparée de l’eau noire et visqueuse ; de longues herbes s’accrochaient à ses vêtements. Rose courait en la portant sous son bras, repliée comme un ballot de linge. Elle l’avait frictionnée très fort devant  la cheminée allumée. Il faisait froid, c’était l’hiver, il ne fallait pas qu’elle prenne du mal. Marie se souvient du sentiment d’humiliation qui l’avait saisie ; elle n’avait pas été à la hauteur de la tâche que sa sœur lui avait attribuée : rincer ses mouchoirs d’enfant.

Dans ses plus lointains souvenirs, elle court derrière Rose pendant que celle-ci s’active, toujours pressée. On ne flâne pas. Il faut sarcler les carottes, donner de l’herbe aux lapins, allumer le feu tous les matins pendant que les plus jeunes, les deux garçons et Marie, la petite dernière, attendent qu’arrive la chaleur, leurs orteils glacés posés sur la plaque en fonte du foyer. Rose donnait des coups de tisonnier  au ras des petits pieds pour qu’ils se reculent, pour travailler plus tranquillement mais ils n’étaient pas dupes, ils savaient qu’elle ne les toucherait pas et se déplaçaient de quelques centimètres seulement.

Marie longe le ruisseau au-delà du trou d’eau. Elle suit son cours et le fil de sa mémoire. Dans les moments heureux, sa sœur est près d’elle, si grande, presque une femme.

Et Rose disparaît, du jour au lendemain. Marie a trois ans. Sa sœur n’est plus là. « Elle s’est mariée » lui dit-on. Marie ne comprend pas qu’elle l’ait laissée. Rose est partie dans une autre maison continuer ce qu’elle faisait ici : sarcler les carottes, donner de l’herbe aux lapins, jouer avec les orteils d’autres enfants, les siens. Une fille et un garçon, ses neveux lui dit-on et elle ne comprend pas cela. Comment peut-elle être leur tante puisqu’ils ont presque le même âge qu’elle ? Elle ne les voit pas beaucoup. Rose revient rarement chez ses parents, une fois par an, à peine, quand il y a des grands repas de famille. Elle a du travail chez elle. Il ne faut pas flâner, jamais. C’est comme si sa petite sœur n’existait plus.

Marie n’a jamais été proche de sa mère. Elle garde le souvenir d’une femme souvent alitée, confite en prières.  Le père était maquignon, il achetait les bêtes aux paysans dans les foires pour les revendre aux bouchers. Cela demandait de négocier âprement, souvent autour de quelques bouteilles et il rentrait les joues écarlates, le regard vague et le verbe haut. La mère enserrait alors ses tempes entre ses longs doigts blancs, si souvent croisés en oraisons. Elle sentait monter la migraine « Je vais me coucher » annonçait-elle.

Marie suit la rive et s’enfonce dans la profondeur des arbres. Elle n’allait jamais aussi loin quand elle était enfant. Elle est revenue dans cette maison lorsqu’elle a su que les derniers jours de sa mère étaient proches. Son agonie a été longue et éprouvante. Marie observait le visage de la vieille femme, sa peau fine et pâle, les lèvres minces, si souvent fermées. Elle tendait l’oreille vers les murmures qui s’en échappaient. Elle comprenait que sa mère n’avait pas trouvé sa place, n’avait pas aimé une vie  dont elle ne savait affronter les rigueurs.  « C’est à Rose que je ressemble, pensait-elle, pas à elle. Je lutte. Je ne me couche pas face à l’adversité. »

Dans un sursaut de vie, la mourante a ouvert les yeux, regardé Marie intensément : « Va voir ta mère, maintenant. » Puis l’éclat s’est éteint, sa respiration est devenue rauque. Lorsque le silence s’est fait, Marie n’a pas compris tout de suite ce qu’il signifiait. Alors, elle est sortie sur le perron, a dévalé la pente et longé le ruisseau, effarée. Elle ne prenait pas garde aux marguerites qui caressaient ses jambes.

Il fait de plus en plus sombre sous les grands arbres. Elle frissonne, serre ses bras croisés contre son corps. Tout à l’heure, elle préviendra la famille. Rien ne presse. Elle est attirée par la clairière qu’elle aperçoit, avance vers sa lumière et s’arrête aussitôt qu’elle le voit, assis sur un vieux pliant, immobile, concentré sur sa ligne. C’est le vieux Justin, avec son mégot au coin de la bouche, sa casquette informe vissée sur le crâne. Elle n’avait jamais aimé le croiser, sans qu’il y ait de raison précise à cette crainte. Elle va devoir lui parler et n’en a pas envie. « Ma mère est morte » murmure-t-elle. Il secoue lentement la tête. « On peut dire qu’elle a porté sa croix, la pauvre femme. Avec ce qui est arrivé à la Rose. Cette grossesse, si jeune. » Puis il fixe Marie, l’air égaré, comme s’il venait de comprendre  qui elle est. Il se tourne alors vers sa ligne et fixe la noirceur de l’eau.

Françoise Vergnaud