Rosa, par Nadette Saby

Tout me paraît bien trop silencieux.  Tu es partie. Tes agitations, la musique qui raisonnait dans toute la maison, le bruit du lave-vaisselle, la vapeur du fer à repasser qui, sans que tu me voies, me faisait un nettoyage de peau …

Et puis tes moments dans la cuisine : sans délicatesse avec tes casseroles. Les chocs incessants de vaisselle, tes vocalises et tes colères lorsqu’une odeur de brûlé envahissait la maison

Oui, je l’avoue, ma solitude me rend sombre, sans énergie. Mais ce silence me redonne de l’espace …

Je ressens un plaisir oublié : celui de la liberté que tu m’avais inconsciemment volée.

J’ai donc entamé un long travail dans cette maison qui, aujourd’hui, semble enfin m’appartenir. Tes armoires vides que j’ai réinvesties de souvenirs personnels et précieux.

Merci Rosa.  J’espère que ta nouvelle vie te laisse le temps de courir en chantant…

Pour ma part, je marche dans un doux silence.

Après toute cette réorganisation, une chose me manque : tes talents de cuisinière. Je dois me résigner à manger des plats tout prêts. Or, ce soir ayant un problème digestif, en fouillant dans un placard pour me préparer une infusion de camomille, je me trouve face à un rayonnage impressionnant de tablettes de chocolats aux couleurs variées. La curiosité m’envahit. Je les dépose une à une sur la table de la cuisine, chacune dégage une odeur de confiture maison, de rhum, de sucre vanillé, de café fumant, de crème de lait, de tartines beurrées. Tous ces parfums me font oublier mon malaise et, tout à coup la faim me tiraille. Pas question de croquer dans chacune d’elles.

Tu m’as privé de ce plaisir, mais je vois que toi, tu avais de quoi satisfaire tes envies. Merci !

Je décide alors de me préparer un dessert. En ouvrant le réfrigérateur, emballé dans un blister,du jambon blanc et du jambon cru. Des crevettes roses sous vide décortiquées, un paquet de lardons, et une purée préparée la veille.

Pas facile de faire un gâteau avec ces ingrédients, pourtant tous ces chocolats parfumés provoquent sous mes papilles une envie mélangée. C’est parti pour une invention culinaire !

Tu pensais que j’allais me laisser mourir de tristesse et de faim ? Je ris à l’idée que tu aies pu imaginer une telle bêtise, car c’est grâce à cette rupture que j’ai découvert ta cachette sucrée qui me donne aujourd’hui l’envie de prendre ta place dans cette cuisine où tu faisais tant de bruit…

Pour moi, ce soir c’est calme et ma concentration est grande. Les casseroles sont alignées devant moi, dans l’une d’elles, la purée réchauffe à feu doux, à côté, fond délicatement du chocolat au gingembre. Dans la poêle les petits lardons rissolent juste pour leur donner un reflet cuivré. Spatules en bois, cuillères et fourchettes dansent la carmagnole, les odeurs se mélangent et semblent s’accorder à merveille. J’allais oublier de sortir cinq ou six crevettes pour la déco, c’est chose faite…

Pas question de manger dans nos assiettes de tous les jours, aussi je profite du beau service en porcelaine de notre mariage offert par ta mère, que tu as eu la délicatesse de me laisser.

Tout est chaud et prêt à être servi. Je dispose deux grosses cuillères à soupe de purée que je m’empresse de strier à l’aide d’une fourchette, je laisse couler le chocolat qui de lui-même se glisse dans les rainures. Les lardons dorés s’éparpillent çà et là, comme ils le désirent. Je pique à intervalles réguliers les crevettes tels des alpinistes gravissant l’Everest. Je râpe quelques copeaux de chocolat aux zestes de citron. Le résultat ressemble à un tableau de Dali. C’est superbe et j’ai faim !

La touche finale ? Devine Rosa ? Sur les bords de l’assiette trois pétales de ton rosier préféré, une pensée pour toi…

Avant de savourer ma création je ne résiste pas au plaisir de joindre à ce courrier la photo que je viens de prendre avec mon portable.

J’imagine ta colère tes cris et tes insultes à mon égard. Comment tu as pu me quitter en oubliant ton plus grand plaisir, sucré… le chocolat !

PS : j’ajoute à ce courrier la carte du restaurant « Mélanges des Saveurs » que je m’apprête à ouvrir.

Merci pour tout…

Nadette Saby