Raúl, par Sixte de Fraguier

Mon ami d’antan avait fait un choix crucial. Partir pour un pays lointain. Sans moi. Avait-il joui d’un plaisir malin pour nous trahir ainsi ? Car tout bannir n’a pas vocation à nous unir.

Gamins au Canada, nous avions suivi à l’institution un parcours du savoir qui nous avait tout appris : compositions, bouquins, croquis, chansons… Nous aimions tant accomplir nos travaux manuscrits à l’unisson. Copains main dans la main, nous avions tout d’un brillant duo. Dans mon opinion, il incarna toujours un parfait compagnon. J’aurais tant voulu approfondir à l’infini l’inclination qui nous liait.

Mais il avait fui. Si loin. Surtout, il nous avait tu sa motivation, nous laissant sans indication sur son choix. Nous condamnant à souffrir un chagrin sans fin. Nous n’avions alors pas tout à fait vingt ans.

Moult ans plus tard, quand son nom apparut sur mon Macintosh, il raviva aussitôt tant d’illustrations, visions d’antan au goût d’insuffisant, fruits d’un filon a priori non tari. Chacun savait qu’alors nous allions vouloir la discussion. Nous souhaitions aussi subir la fascination d’un amour disparu.

Saisissant l’occasion du hasard opportun, nous avions choisi un coin sympa pour nous voir. A Paris, loin du pays où nous avions connu la scission, la station Parc Montsouris nous parut ad hoc. Aux abords d’un jardin fourmillant d’animaux, grouillant d’individus insignifiants, Raúl m’apparut au loin, plus philippin qu’avant. Un instant, il fut pour moi l’incarnation du divin, l’actuation d’un champion aux pouvoirs inouïs, tout soumis à nos aspirations.

Il avait toujours son air pas tout à fait masculin aux traits si doux, où l’anodin dissimulait pour moi tout sauf du banal. L’attrait connu par moi antan pour son si fin minois vibra aussitôt. Il occupa tout d’un coup mon air vital, chassant ma raison, brisant ma conviction. Chic dans son trois quarts soumis au crachin du matin, sa distinction nous susurra qu’il avait dû voir aboutir son ambition.

Dans nos discussions d’antan, il m’avait toujours dit vouloir offrir un futur optimal aux populations. Ayant suivi son papa adjoint administratif à l’ONU dans au moins cinq ou six pays, il souhaitait alors la transformation d’un dispositif social qui lui paraissait si imparfait dans la construction d’un rapport humain satisfaisant. Nous trouvions son propos saisissant, stimulant la foi du gamin qui nous habitait.

Avait-il acquis un statut nourrissant l’ambition qu’il avait jadis ? Nous l’imaginions consultant pour ONG, toubib connu pour d’innovants travaux ou avocat hors pair. Un convaincu militant pour la paix.

Raúl vint jusqu’à moi, nous avions trois fois vingt ans chacun. Il nous fallait ouvrir la discussion, alors qu’un long blanc sans aucun discours nous scotcha. Puis nul vain mot pour nous unir. Tout un chacun pouvait y voir un instant fortuit.

Plus tard, il parla non sans sophistication. Magistrat politicard, il s’adonnait au plaisir du pouvoir dans son pays dictatorial. Propos a priori amicaux, mais il m’offrait aussi moult divulgations pointant sur corruptions, collusions, trahisons. Un mal sournois s’immisça dans l’air ambiant.

La fusion d’antan avait pris un parfum d’inconsistant. Il toisa un instant ma suspicion. Au bord d’un sanglot, il m’avoua qu’à dix-huit ans il avait du goût pour moi. Affliction. Pour moi, aucun soupçon n’avait jamais surgi.

Moult cogitations plus tard, la conclusion soudain m’apparut. Nous n’avions plus aucun point commun. Sans option, nous pouvions lui offrir l’absolution, mais la dissolution s’imposait.

Ma passion pour mon ami d’antan ? Mon chagrin dû à sa trahison ? Ils ont aujourd’hui tout à fait disparu.

Sixte de Fraguier