Radio Liberté, par Geneviève Richard

Aujourd’hui on enterre une grand-mère. La faucheuse est venue la chercher à l’aube de ses cent ans. Dans l’église, Nina, sa petite fille, est debout au premier rang, près du cercueil. Au milieu des paroles lointaines du prêtre, sa pensée s’évade et elle revoit, elle entend de nouveau…

Elle a huit ans. C’est pendant les vacances d’été et la maison de ses grands-parents est grande, posée juste au bord de la grand-rue. Nina se souvient de l’immense pièce à vivre avec son unique fenêtre et du large rideau fleuri de petites pervenches bleues qui délimitait la chambre. Mais elle se souvient par-dessus tout de « Radio Liberté » et de cette fois mémorable où elle entendit ce qui finalement allait déterminer le cours de sa vie.

Son grand-père, après le dîner, avait l’habitude de partir bichonner son potager assez loin de la maison et ne revenait qu’à la nuit tombée. Aussitôt sa grand-mère se dépêchait de faire la vaisselle et de donner un coup de balai : la maison se devait d’être toujours impeccable.

A dix-neuf heures trente précises, trois portes s’ouvraient : celle de la grand-mère, celle de la voisine de palier qui toujours portait des robes en patchwork aux couleurs vives – du coup, Nina l’avait surnommée Madame Arlequin – et enfin, à l’étage, celle de Mademoiselle Lhomme – nom qui lui correspondait à merveille tant sa silhouette et sa voix tenaient du masculin.

De front, elles traversaient la route et Nina les suivait en poussant dans leur landau Odile et Odilon, ses poupons jumeaux. Elles rejoignaient une pierre de taille énorme, transportée là par on ne savait quelle force mystérieuse et s’asseyaient dessus, toujours dans le même ordre. Aussitôt, Madame Arlequin, rituellement, claironnait : « Ici Radio Liberté, la parole est à vous ! » et c’était parti pour un échange de recettes de cuisine, de points de tricot, de racontars glanés chez les commerçants ou dans le journal régional. Les éclats de rire, les exclamations, les surenchères de bons mots fusaient.

Un soir, alors que Nina, à quelques pas des trois femmes, cueillait avec mille précautions des mûres sur le roncier qui courait le long du trottoir, elle entendit Mademoiselle Lhomme réclamer de toute urgence la parole. Sa curiosité aussitôt éveillée, Nina s’était rapprochée pour mieux entendre la voix grave :

« Ma belle-sœur, la Jeannette, est venue me rendre visite et m’a raconté une histoire à glacer le sang…

– Après cette journée de canicule, voilà qui va nous rafraîchir !  avait coupé gaiement la grand-mère.
– La semaine dernière, Jeannette est allée à l’enterrement d’un voisin, un buveur invétéré…
– Tu veux dire qu’il est mort de cirrhose? » avait interrompu Madame Arlequin.

Nina, à cet instant, appliquée à écraser les mûres pour la soupe de ses poupons, avait alors vu surgir six roses dans un vase et s’était bien demandé comment elles avaient pu s’y prendre pour tuer ce pauvre monsieur.

« Bon ! Je peux continuer ? avait commencé à s’agacer Mademoiselle Lhomme.

Puis elle avait enchaîné :

– Voilà qu’au moment de l’eucharistie, au milieu du silence de l’église, l’assemblée a entendu soudain des coups qui semblaient venir du cercueil ! Le curé est devenu blême, le sacristain qui tournicotait avec son encensoir s’est immobilisé et tous les regards se sont braqués vers la bière. »

Nina, de plus en plus troublée, avait du mal à se concentrer sur son travail de maman. La cuillère dans sa main tremblotait et Odile et Odilon refusaient d’ouvrir la bouche.

« … Réveillés en sursaut de leur sieste habituelle pendant les cérémonies, les croquemorts s’étaient avancés à pas lents et, avec courage, avaient entrepris de dévisser le couvercle du cercueil.
– Brrr… à vous glacer le sang, tu avais raison ! avait soufflé d’une petite voix la grand-mère.
– Et à peine la boîte ouverte, zoup, le mort s’est redressé d’un coup, les yeux exorbités, les cheveux en bataille.

Sur les bavoirs d’Odile et d’Odilon, le jus de mûres s’était mis à couler et Nina, pétrifiée, sidérée, le regardait se répandre.

– Popopo, sornettes, sornettes ! s’était insurgée Madame Arlequin d’une voix cependant mal assurée.
– Tu veux dire qu’il a fait son Lazare? avait interrogé la grand-mère.

– Eh bien oui ! avait confirmé Mademoiselle Lhomme, et même que tout de suite il a réclamé à boire. Le curé lui a présenté le vin des burettes qu’il a sifflé d’un coup. Aussitôt ragaillardi, il a enjambé son cercueil, sans l’aide de personne et… »

A cet instant, la grand-mère s’était levée et avait pressé Nina de ranger ses affaires. Le grand-père de l’autre côté de la grand-rue venait d’apparaitre. Elles avaient regagné la maison sans un mot. Nina était envahie par des sentiments contradictoires : la frayeur, le doute et le questionnement : un mort pouvait-il ne pas être mort ?

Derrière le large rideau aux petites pervenches bleues, la nuit avait été cauchemardesque. Serrée entre Odile et Odilon, Nina essayait de trouver une issue dans un espace noir sans fin, cherchant un trou d’air pour respirer. Quand la lumière du jour, filtrant à travers le rideau l’avait réveillée, le récit de la veille lui était aussitôt revenu en mémoire. Et soudain, ce matin-là, elle avait su avec précision quel serait son avenir : elle vérifierait que les morts étaient bien morts. C’est ainsi que Nina était devenue…

Dans l’église, la clochette, agitée par l’enfant de cœur, arracha Nina à ses souvenirs. Avant de reprendre totalement conscience de la réalité, de découvrir, comme si elle le voyait pour la première fois, le cercueil où reposait sa grand-mère, avant que ne s’abatte sur elle un immense chagrin, Nina eut juste le temps d’achever sa pensée : grâce à « Radio Liberté » elle était devenue médecin légiste.

Geneviève Richard