Point de bornes pour Solange, par Pauline Boissière

 

Qu’est-ce que la guerre ? Un moyen détourné pour briser la vie de milliers voire de millions de personnes. Des actions menées pour défendre un pays… ou le conduire à sa perte. Un phénomène implacable pour éloigner deux amants. Voilà huit mois que je suis sans nouvelles de toi… Mais es-tu seulement toujours vivant, Henri ?

– Arrête de vouloir le retrouver Solange, il est…

– Je ne peux m’y résoudre, dis-je en posant mon stylo-plume et de fait mon dialogue sans réponse avec Henri !

Mon frère, Louis, me prend par les épaules, et mes pleurs, torrents de larmes, se déversent le long de sa chemise. Alerté par le bruit, Monsieur de Lamartine entre dans mon cabinet de lecture. Un oncle-poète chez qui nous logeons, un artiste dont la palette est un mélange de cheveux blancs en bataille, d’une paire de lunettes ronde et de ses immuables vêtements, costume gris et Lavallière verte. La tendre main qu’il pose sur mon épaule parle pour lui. De ses écrits couchés sur de larges feuilles de papier sortent métaphores et anaphores, mais de sa bouche, ce ne sont que de courtes et arides phrases. Mes yeux embués se posent sur ma fenêtre ; dépassé ce cadre, le portail m’apparaît comme une barrière à ne plus franchir. Premier et dernier rempart vers la Liberté. Puis, j’entends le bruit d’un moteur, un drapeau flotte au vent, ce sont encore les tanks allemands ! Les mains chaleureuses qui me soutenaient me lâchent et la porte de mon petit cabinet se referme dans un bruit sec. Ce claquement me fait penser à la dernière lettre de Henri qui m’encourageait à avancer en s’écriant : « prends ton sac, et marche ! »

Les mois passent et ma résignation grandit de jour en jour. Je déteste la guerre et je déteste les Allemands, qui sont toujours plus nombreux en ce mois de février 1942. Mon frère a rejoint un groupe de résistants dans le maquis des Cévennes. Il ne revient plus au manoir et ses bras réconfortants me manquent énormément. Voilà deux personnes qui me quittent, deux de mes remparts qui tombent… Il me reste Monsieur de Lamartine, qui, lorsqu’il écrit dans le salon ou la bibliothèque, ne cesse de me regarder. Il a d’ailleurs composé 38 poèmes, en l’honneur d’une muse inconnue. Peut-être est-ce l’une de ses nombreuses conquêtes de jeunesse ? J’aime son regard, il est doux et sincère. De ses yeux bleus voilés, un semblant d’amour paternel me transperce le cœur.

Voici venir le mois de juin 1943. « Je ne crois plus qu’il soit vivant », c’est la seule réponse que je donne à nos métayers de Pied de Borne lorsqu’ils me croisent chaque dimanche à la Chapelle de la Madeleine. L’unique liberté que les Allemands m’ont laissée ! Malgré le chagrin, je garde au fond de moi-même, ce que beaucoup de gens de Lozère ont perdu, l’Espoir avec un grand E ! Je ne sais pas pourquoi, mais ce sentiment ne faiblit pas. Il s’accroche. Ce mois-ci mon frère a failli se faire prendre alors qu’il tentait de faire sauter les rails du chemin de fer. Il est revenu essoufflé, légèrement blessé, amaigri. Nous devons faire attention, les Allemands nous guettent et se doutent de notre engagement envers la France.

Voici le cinquième Noël sans toi Henri, Noël 1943. Au manoir, la « fête » vient de se terminer. Du fond de ma mémoire, je crois encore entendre ton rire, pluie cristalline sur ma morne gaîté. Je tiens un des recueils d’Horace dans mes mains et une expression me fait sourire : Carpe Diemou cueille le jour. Henri, comme je t’aime. Les jours sont longs sans toi et sans Louis. Que le manoir serait vide sans les nuages de mots couchés sur le papier par Monsieur de Lamartine ! Que ma vie serait triste sans Horace pour l’éclairer !

Enfin une bonne nouvelle de la guerre si cette association de mots est possible… Il y a quelques jours, mon frère sautait partout, il était souriant, bref il était heureux, il nous annonçait un débarquement allié en Normandie ! La joie régnait dans la maison en ce mois de juin 1944, au point que Monsieur de Lamartine, euphorique, nous déclama un pamphlet contre les nazis et Pétain. Notre vieille bonne, tout à son bonheur, rigolait en disant avec angoisse qu’il dépassait les bornes ! Une première barrière obstruant notre liberté vient d’éclater. L’air devient léger et mes sombres pensées enfouies s’en vont. En me couchant, je revois ton visage avec une grande netteté, je ressens la douceur de tes mains sur les miennes, la chaleur de ton torse et le toucher de tes cheveux couleur noisette.

Le soleil en août 1944 est revenu sur la France, faisant fuir les Allemands et toutes les privations que nous avons subies. Le Général de Gaulle, m’a-t-on dit, a défilé sur les Champs Élysées. Nos chers drapeaux français sont hissés par nos soldats et nos alliés tout au long des chemins éclatant toutes les bornes. La Lozère respire, les maquis sont fermés, le travail reprend et les homélies de père Jacques, le curé de la Chapelle de la Madeleine sont joyeuses.

Qu’est-ce que la fin d’une guerre ? Un moyen détourné pour réparer la vie de milliers voire de millions de personnes. Des actions menées pour reconstruire un pays… et le conduire au firmament. Un phénomène indispensable pour réunir deux amants. Je regarde encore et toujours par-delà ma fenêtre, vers une barrière qui obstrue malgré tout ma liberté.

Mais soudain, j’entrevois ma liberté dans le doux bruit d’un portail et je respire enfin lorsqu’il s’entrouvre.

Je pose définitivement ma plume en août 1945. Mon regard se perd sur le cadran de la fenêtre de la bibliothèque avant de me précipiter vers le portail du jardin. L’ultime barrière à l’amour incommensurable de ma nièce pour Henri vient de s’anéantir. Je me souviens d’une pensée de Charles Nodier qui illustre si bien la chute de cette histoire : « Le véritable amour ne connaît point de bornes, il les a franchies, et les laisse derrière lui ».

 

 

Pauline Boissière