Plan B le meilleur choix ?, par Rémi Rousseau

Tout est à sa place sur le bureau autour de l’ordinateur, et pourtant…Jean Bersac est secoué.

Il l’avait décidé, il l’a fait. Il vient de s’inscrire. La décision n’a pas été facile à prendre. Mais il a tranché. Agir avec précision et détermination. Deux mots clefs pour lui quand il travaillait. Viser dans la lunette à infrarouge, le doigt sur la gâchette et appuyer. Deux coups rapides sans respirer ni trembler. L’exécution doit être nette. Le contrat respecté à la lettre. Les gestes ont été répétés, chronométrés, des tirs à l’immersion dans la rue où il se noie dans la foule incognito.

La décision qu’il vient de prendre, le place face à lui-même, dans les yeux de ce cancer du pancréas annoncé sept mois plus tôt. L’annonce l’a pris par surprise comme une arme braquée contre lui. Pas d’esquive possible. Deux solutions : Plan A, une balle dans la tête. Plan B, une solution plus douce, progressive. Une abeille entre à ce moment dans la pièce. Il pense la flinguer mais la regarde se poser…sur la table, se tourner vers lui, rester là un moment, puis décoller en le frôlant avant de disparaître par la fenêtre ouverte. Vivante. La scène le trouble… les abeilles… ne pas bouger… Pépé Victor disait ça dans le jardin de Forcalquier : « il ne faut pas bouger, regarde comme elle s’en va tranquillement, elle ne t’a pas piqué » … Ce souvenir d’enfance lui revient… Il reste là un moment, dans ses pensées, en silence… Solution plus douce… Il se décide. Plan B. Cela l’amène à « Ensemble jusqu’au bout », service d’accompagnement en ligne pour les personnes en fin de vie, sans famille, sans amis. L’accompagnement s’effectue jusqu’au dernier souffle. Service mis au point par Samuel Figère, fondateur de cette « Startup ».

Chaque membre, appelé « invité » bénéficie d’un accompagnement quotidien personnalisé. Un rendez-vous matin et soir en ligne via internet, avec ou sans caméra. Un hôte ou une hôtesse, au choix est attribué à l’invité, du début à la fin du process.

Sabine Béraud est l’hôtesse de Jean Bersac. Âgée de 38 ans, elle assume ses fonctions depuis 2 ans et accompagne 17 invités chaque jour. L’accompagnement est prévu pour une durée de 3 mois maximum. Période modifiable s’il y a prolongement de vie. Ce soutien payant évite de mourir seul. Le premier contact via l’écran n’a pas été long.

  • Bonjour, Jean Bersac, retraité. J’ai 17 questions à vous poser et vous consacre 22 minutes. Est-ce que ça va pour faire le job ?

Il s’est adressé à la jeune femme comme un lieutenant s’adresse à un soldat.  Sabine, étonnée puis agacée rétorque :

  • Ça dépend des questions. Mais allons-y, je suis là pour faire le job.

Parmi les 17 questions, il lui fait répéter la dernière réponse.

  • Oui c’est possible que l’accompagnement se fasse uniquement à distance. Jamais de rencontre en présence, c’est possible. C’est le forfait de base. Mais vous avez payé pour l’option confort…

Silence…Sabine est glacée par le ton de cet homme froid, linéaire comme une machine qui calcule, décide et exécute.

  • Mais on peut modifier le contrat si vous revenez sur votre décision.

Elle rajoute ces quelques mots pensant bien faire.

  • Je ne reviens jamais sur mes décisions. Ça a été pareil dans mon travail, avec ma femme et avec ma fille. Quand c’est décidé c’est décidé. Exécution sans commentaire.

La formule de politesse pour clôturer l’échange coûte beaucoup à Sabine.

Comment peut-on être aussi sec ? Je ne suis ni à ses ordres, ni sa boniche. Quel connard !

S’exprimer à voix haute la soulage mais elle a besoin d’en parler à quelqu’un. Elle appelle Agathe, son amie d’enfance.

– Tu te rends compte ? Quel con ! De quel droit me parle-t-il de façon aussi autoritaire ?

– Bah dis-donc il est grave celui-là ! Tu peux dire à ton boss qu’il y a incompatibilité. Ça doit être possible ça ? Il doit y avoir une clause qui permet des deux côtés un autre accompagnement en cas de problème.

– Tu as raison, faut que j’en parle à Figère sinon je vais craquer. Je ne peux plus m’occuper de ce taré

Le lendemain, dans le bureau de son patron. Après qu’elle ait exposé son problème, Figère répond :

– Ce n’est pas possible Sabine, un client est un client. En plus, Bersac paie l’option confort. On ne peut pas rompre le contrat. Je refuse votre demande.

– C’est un client oui, mais il ne me respecte pas. Il me parle comme si j’étais son chien. C’est insupportable.

– Va bien falloir le supporter. C’est le métier. Vous allez terminer ce contrat, c’est un ordre. Maintenant c’est à vous de voir …

Furieuse, Sabine se lève et part en claquant la porte. Elle fonce dans son bureau et ouvre le dossier de Bersac pour relever son adresse.

Bersac chez lui, affaibli, se lève et va vomir dans les toilettes. Puis il ouvre la fenêtre pour respirer.

Une abeille entre dans la pièce. Encore elle ? Est-ce la même qu’hier ? Elle se pose sur la table face à lui. Cette scène l’émeut. Cette abeille… Seul être présent depuis quinze ans chez lui. Date à laquelle sa femme et sa fille sont parties. Elles n’en pouvaient plus de vivre avec ce type glacial et colérique. Ce tireur d’élite de la brigade d’intervention rapide était rongé par son boulot et avait tout fait pour se retrouver seul. La visite du petit insecte lui fait monter les larmes aux yeux.

On sonne à la porte. Il se fige. Va chercher son arme de poing. Il titube. Sans bruit, il va scruter à l’œilleton de la porte d’entrée.

– Qui est-ce ?

– C’est Sabine Béraud votre accompagnatrice.

– Que voulez-vous ?

– Je veux vous parler, c’est important.

– Pas de rencontre en présence, c’est le contrat !

– Oui, je sais . Mais ce que j’ai à vous dire est très important.

Péniblement, il ouvre la porte.

Sabine entre et lui tend un livre en le regardant droit dans les yeux.

  • Tenez, si vous voulez mettre fin à vos jours, vous trouverez là-dedans : « Ce qu’il faut savoir pour manger les bons champignons » ; il y a un chapitre sur les champignons mortels et vénéneux.
  • DE QUEL DROIT ? !! Hurle t-il…
  • Le droit que vous me foutiez la paix, car à cause de vous, je vais perdre mon boulot. Dans ce bouquin il y a de quoi finir en douceur. Comme ça, vous arrêterez de me faire chier !

L’homme, sidéré, chancelle et commence à perdre l’équilibre. Elle le retient. Il tombe dans ses bras et se met à sangloter… Bouleversée, Sabine maintient son étreinte. Une forte émotion lui serre le cœur… Il y a dix ans, elle avait pris son père pour la première fois dans ses bras.  C’était à l’hôpital au service des soins palliatifs. Ce souvenir et maintenant cet homme lui provoquent une douleur dans le ventre. Comme on calme un enfant, elle pose délicatement sa main sur le crâne chauve de celui qu’elle voit comme un petit être…

Jean Bersac redouble de sanglots comme un enfant qui ne peut pas se retenir… Ils restent là un moment dans l’entrée. Les sanglots se font moins forts puis lentement s’apaisent.  Elle finit par dire d’une voix atténuée.

  • Il faut que j’y aille maintenant…

Il se redresse et cache son visage dans ses mains.

Au moment où Sabine ouvre la porte… Il se tient au chambranle, en équilibre, le teint cireux, les yeux perdus de ceux qu’on abandonne… La silhouette frêle devant elle n’a plus rien à voir avec la voix autoritaire qu’elle subissait…

  • Mademoiselle, … pouvez-vous… revenir…revenir demain ?

D’une voix blanche, retenant maintenant ses larmes, sa réponse lui demande un effort.

  • Euh… oui… si vous voulez…

Il esquisse un pâle sourire et arrive à dire d’une voix faible :

  • D’accord…

Le lendemain, elle découvre une ambulance stationnée devant l’entrée de l’immeuble.

La police est dans le hall. Sabine va trouver le concierge qui lui annonce la mort de Bersac. Elle devient pâle et  tente de réprimer ses larmes.

Le gardien précise que c’est la voisine qui a appelé la police, en entendant les hurlements de ce monsieur.

  • La police a appelé le SAMU qui n’a rien pu faire. Jean Bersac venait de s’empoisonner.

Sabine se fige, part dans ses pensées…Elle n’a pas repris le livre… Elle n’y a plus pensé… elle n’avait plus la force de rester hier…

  • Bon sang j’ai oublié ce maudit livre… C’est ma faute…

La voyant bouleversée, le gardien s’adresse à elle :

– Etes-vous madame Béraud ?

– Oui…

– Attendez, tenez, il a laissé ça pour vous.

Sur une enveloppe, une main tremblante avait dessiné une petite abeille, un champignon et écrit ce mot : Merci.

Rémi Rousseau