Pêche en rivière, par Anne Verillaud

Voilà.

Je suis là, et je regarde.

Je regarde mon fil de pêche, qui coupe l’eau. Net. Elle se rassemble pourtant aussitôt, et continue son chemin. Plutôt tranquille aujourd’hui : il n’a pas plu depuis longtemps.

Sur la berge perchés, des détritus indiquent la hauteur de la dernière crue. Ici, la rivière s’est contentée de monter aux arbres : la berge pentue, la terre sillonnée de racines, des racines assoiffées qui ont bu l’eau. Plus loin, on a cimenté les berges ; on a jeté dans le lit de la rivière des encombrants, trottinettes ou voitures volées ; la rivière en colère les a ramassés, jetés contre le pont, et elle a emporté le tout, pont compris.

Moi, je pêche.

L’eau s’étire et mes pensées la suivent, sans ordre ni discipline.

C’est une vieille histoire, la rivière et moi.

Avec papa, on pêchait avec des bouts de ficelle. C’était notre récréation.

On ramenait toujours du poisson. La rivière en était pleine ! Parfois ils étaient petits, mais papa disait « Il ne faut pas gâcher. Il ne faut pas qu’il soit mort pour rien », et on les rapportait à maman, qui les faisait cuire avec les autres.

Parfois, je voulais qu’on le remette à l’eau, le petit, Il n’est pas mort ! je criais. mais papa me disait alors « Comment tu ferais pour manger, toi, avec la gorge arrachée et la mâchoire cassée ? Tu penses que mourir de faim c’est mieux ? » et peu à peu j’apprenais à mieux respecter la vie, et la mort, des petits poissons.

Maintenant je sais que poisson pris égale poisson mort, et poisson mort égale poisson mangé. Ou alors il ne faut pas pêcher.

Et peut-être que ce serait mieux, d’ailleurs.

Quand mes grands-parents venaient, papa entraînait grand-père, qui nous suivait en souriant doucement. Il venait pour faire plaisir à papa, pour être « entre hommes » comme disait papa, mais je crois qu’il n’aimait pas du tout la pêche. Je le soupçonne même d’avoir souvent enlevé l’esche de l’hameçon. Ce n’est pas normal de toujours la perdre, n’est-ce pas ? Oh, disait-il quand papa s’apercevait que l’hameçon était nu, j’ai encore perdu l’appât !

J’aimais bien quand il venait, parce que du coup papa était plus indulgent avec les erreurs. On ne peut pas gronder son beau-père comme son fils. Car c’était le papa de maman. Le papa de papa, il était mort juste après sa naissance, à la guerre. Mais on ne parle pas de ça.

Après, j’ai fait des études, qui ne m’ont ni plu ni servi, et j’étais loin de la rivière. Il a fallu que je les termine pour pouvoir revenir. J’ai trouvé un boulot, alimentaire et sans intérêt, mais qui me laissait l’esprit libre.

Je revenais respirer au bord de la rivière. La passion de la pêche, ça lui était un peu passé, à papa. Il disait que les poissons étaient moins nombreux, que la rivière était moins belle. Il souriait moins. Maman était souvent fatiguée, elle aussi souriait moins. Moi, je pêchais, de plus en plus souvent seul, et mes pensées suivaient le courant. Ça aide à penser, le courant.

Et puis maman est morte. Elle m’avait caché son cancer, un cancer qui a pris son temps mais qui a fini par l’avoir. Alors papa a passé beaucoup de temps dans son fauteuil. Ses yeux s’allumaient un peu quand je venais le voir, et j’ai réussi à le ramener au bord de l’eau. Mais il n’était plus tout à fait là. Ses yeux se perdaient dans un lointain brumeux, et il ne voyait pas quand la canne dansait.

Mes pensées le suivaient lui, avec sollicitude, inquiétude, et plein de vilains mots en ude. Mes pensées résistaient au courant de la rivière, et je pensais moins bien.

Et puis… la vie aussi a coulé… Papa est mort dans son lit, il a dormi plus que prévu.

Je me suis mis en couple avec une jeune dame qui me plaisait énormément, et qui m’a dit qu’elle m’aimait, mais qu’elle n’aimait pas la pêche. Elle aimait bien le bord de la rivière, alors c’était pas si grave.

On a eu un petit ensemble… C’était chouette, et le petit je lui ai appris la pêche aussi. Sans m’énerver, jamais. Lui prétend que si, que j’étais exigeant, que je m’énervais quand il embrouillait son fil dans des branches ou quand il n’arrivait pas à mettre le ver sur l’hameçon. Mais c’est pas vrai. Je suis pas comme mon père.

La vie, pour l’érosion, c’est pire que le vent et la pluie ensemble. Et au bout de quelques années, on s’est séparés. Sans fâcherie, et sans regret. Le petit n’était plus si petit, il allait au lycée, puis il a fait comme moi des études qui ne lui plaisaient pas tellement. Il a quand même un métier en rapport et il est heureux de le faire. De la linguistique ! Je n’y aurais jamais pensé… Il me parle souvent de ses étudiants, de ses recherches, et c’est vrai qu’il a l’air de se passionner pour tout ça. Je me demande pourquoi les études lui pesaient ? Lui dit que ça venait de la charge de travail, qui lui a volé des années irremplaçables.

Je le vois rarement… Il n’est pas très loin, mais il n’a pas de temps…

Moi j’en ai trop maintenant.

Il dit que son fils aime bien la pêche, qu’il lui a montré ce que je lui ai montré. Et que, lui, il ne s’énerve pas. Et ça, ça me fait bien rire ! Soupe au lait comme il était, il faudrait qu’il ait bien changé !

Je regarde mon fil qui coupe l’eau. L’eau qui se répare si bien.

Notre couple n’a pas su se réparer.

L’affection que je portais à mes parents, à mon père, n’a pas su réparer les brisures causées par l’éloignement, à l’âge adulte.

Celle que je porte à mon fils ne répare ni les kilomètres ni le manque de temps. Et mon petit-fils, je le connais à peine…

L’eau répare ses coupures. Nous, on ne sait pas faire. Pourtant, je ne suis fâché avec personne. Mais je suis seul.

L’eau m’attire de plus en plus. Je suis pris de vertige.

Je descendrais, tranquille bateau ivre, et après tous ces poissons que j’ai mangés, à mon tour je les nourrirais.

Je regarde.

Je regarde mon fil de pêche qui coupe l’eau.

L’eau de la rivière…

Anne Verillaud