Pêche en eaux troubles, par Anne Brie

« Contactez-moi au 06 15 28 50 33 »

La bouteille dans laquelle est enfermé le message est venue s’échouer sur ce bout de grève, juste au pied de son carrelet. Bien en vue sur le sable.

Engoncé dans sa combinaison jaune de pêcheur, Martin lit et relit le carton. Surpris dans un premier temps, il s’interroge sur les suites à donner à cette injonction. Pourquoi diable contacterait-il un inconnu ? Lui qui s‘est retiré depuis plus de dix ans dans ce bout de monde pour n’être importuné par personne. Il habite à la fin de la route goudronnée. Ensuite, un chemin sablonneux conduit à la mer. Il y a bien quelques maisons alentours mais, Martin ne fréquente personne. Il a bien assez à faire avec lui-même. Et puis les autres le regardent toujours de façon bizarre, soupçonneuse. Ils doivent lui en vouloir, il ne sait pas pourquoi mais il le sent. Il n’y a qu’à voir comment le grand Robert le regarde quand ils se croisent dans le bourg. Et puis la Lucie, avec son sourire mielleux, toujours à lui poser des questions. Et quand elle se tait, c’est pire encore…plein de sous-entendus !

Il n’y a que Solange avec qui peut-être il pourrait s’entendre. Elle est veuve, sans enfant à ce qu’il a entendu dire. Elle ne s’occupe pas de ce que font les voisins. En fait, depuis qu’elle est arrivée l’an dernier sur l’île, il ne souvient pas lui avoir vraiment parlé ; à part bonjour, bonsoir. Mais bon, chacun chez soi, Martin n’a besoin de personne.

Passé l’effet de surprise, il se sent mal à l’aise. Il passe à plusieurs reprises ses doigts dans sa tignasse poivre et sel. C’est un genre de tic quand il réfléchit. Se pourrait-il que ? Non c’est impossible… une bouteille ne choisit pas l’endroit où elle s’échoue.

Martin revient à grandes enjambées au cabanon qui jouxte sa maison, dépose la bouteille et son message sur une étagère au-dessus de son établi. Il ferme la porte et repart en direction de son carrelet. La marée sera haute dans une heure.

La lune éclabousse les eaux sombres et argente les flancs des poissons dans le creux du filet. Martin pêche toute la nuit ou tout au moins en grande partie. Il pourra améliorer l’ordinaire, comme on dit, en vendant ses poissons au restaurateur du coin. Mais, ce qui hier l’aurait pleinement satisfait le laisse aujourd’hui sans joie.

A son corps défendant, le message le hante : « appelez-moi au… ».

Au matin, il rentre chez lui, ne peut s’empêcher de faire un détour par son cabanon. La bouteille est là. Son regard s’y attarde. C’est curieux, cette bouteille qui ne paraît pas avoir beaucoup séjourné dans l’eau. Son malaise augmente. Le message est là aussi. Il n’a pas rêvé.

Lui revient alors en boomerang ce qu’il cherchait à oublier. Sa vie d’avant.

La bande pas trop fréquentable. André, Jean et Norbert, les quatre cents coups et, de fil en aiguille, les vols faciles, les planques, les casses. Toujours plus importants, toujours plus risqués jusqu’au jour où le scénario a mal tourné. Ils avaient vu gros, trop gros pour leur équipe de bras cassés. Mais les succès de leurs dernières virées leur avaient fait croire à leur impunité.

Ils avaient repéré les allées et venues d’un collectionneur d’art. Ils savaient où était l’alarme (indiscrétion d’une femme de ménage) et la désactiver serait pour eux un jeu d’enfants. Derrière les grands murs de la propriété, dans le salon, des tableaux de Soulages, Klein, Mondrian et sans doute, quelques objets précieux. Auraient-ils seulement su comment les écouler ?

Hélas la maison n’était pas vide comme ils le pensaient quand ils ont fait leur coup. Martin était rentré le premier dans le parc, les deux autres attendaient son signal pour intervenir. La lumière extérieure s’était allumée alors qu’il approchait de la porte d’entrée. Il avait été obligé de tirer en s’enfuyant. Plus pour faire peur que pour tuer. L’homme qui le poursuivait s’était effondré. Les journaux avaient relaté sa mort trois ou quatre jours après.

 Un certain Jules Poirier, gardien de la propriété.

C’était trop pour Martin qui n’était pas taillé pour ce genre de délit. Lui voulait juste se faire de l’argent facile avec ce qu’il faut d’adrénaline. Mais tuer quelqu’un, ça non.

L’enquête avait piétiné. Pas beaucoup d’indices, pas d’empreintes. La police avait cherché du côté des caïds. La bande s’était séparée et après quelques jours de cavale, lui s’était réfugié sur cette île, avait investi la masure que ses parents lui avaient laissé en héritage.
Les gens d’ici l’avait connu gamin. Il avait coupé court aux questions des uns et des autres quand il était revenu. Au grand Robert qui voulait connaître sa profession, il avait répondu ou plus exactement bougonné, livreur. À la Lucie qui voulait savoir s’il avait femme et enfants il lui avait rétorqué « je ne sais pas ». Elle en était restée bouche bée. Martin n’avait de compte à rendre à personne.

Et si quelqu’un se doutait de quelque chose ?

Il avait bien remarqué, un hiver, il y a deux ou trois ans, un type qui s’intéressait aux gens de l’île. Genre flic en civil… ou plutôt détective privé. Il avait pris une chambre à l’unique hôtel, l’hôtel du port. Qu’est-ce qu’il venait farfouiller dans ce coin ? Il se faisait passer pour un gars du cinéma, disait qu’il préparait un film. Il était resté une bonne quinzaine de jours, essayant de se mêler aux autochtones. Pas facile sur ce minuscule territoire, les îliens sont par nature très réservés, surtout lorsqu’il s’agit de leur communauté.

Martin faisait-il partie de leur communauté ? Enfin, ce fouille-merde avait bien dû avoir des renseignements avec la Lucie. Celle-là, ce n’était pas difficile de la faire parler avec sa langue fielleuse.

Lui, Martin, il s’était tenu à l’écart, ce type ne lui disait rien qui vaille.

Martin n’a besoin de parler à personne.

Et puis, la saison touristique était revenue, il l’avait oublié. Il fallait mettre les bouchées doubles à la pêche pour ravitailler les restaurants. Tous les matins, le bac avait déversé ses hordes de touristes envahissant le bourg, les plages pour en fin de journée les ravaler, grillés par le soleil, quelques souvenirs en poche.

Les jours passent. Martin se raisonne et l’effroi des souvenirs de sa cavale s’atténue peu à peu. Les cauchemars qui, à nouveau le réveillaient en sueur s’estompent. Il en oublierait presque la bouteille et son message. Pourtant elle est toujours là. Il la voit chaque fois qu’il pénètre dans son cabanon. Il ne l’a pas jetée. Il ne sait pas pourquoi. Il sait en revanche qu’il n’appellera pas le numéro de téléphone. Ça ne le concerne pas. Enfantillages que tout cela, se répète-t-il pour se rassurer. Il reprend sa vie tranquille, rythmée par les marées et ses allers retours entre la maison et son carrelet. L’état de celui-ci se dégrade et, dans un premier temps, Martin décide de restaurer les planches de la passerelle. Elles sont vermoulues, altérées par les embruns et les tempêtes. Il travaille dans son cabanon, se rend à plusieurs reprises sur le chantier pour mesurer et vérifier les cotes.
C ‘est prêt. Il va pouvoir enlever les bois putréfiés et remettre à neuf le plancher. Dans sa brouette, il entrepose les outils nécessaires, marteaux, pointes perceuses. Il fera un deuxième tour avec les planches. Martin avance difficilement, la roue de sa brouette s’enlise dans le sable du chemin côtier. Cela lui laisse le temps d’admirer la fière allure de son carrelet dressé entre terre et mer. Contre la porte un morceau de plastique blanc semble papillonner. Sans doute un détritus plaqué par le vent. Mais quand il approche, il constate que le plastique est en fait un morceau de papier punaisé sur la porte. Il avance, les jambes flageolantes. Ses mains tremblent.

« Appelez-moi au 06 15 28 50 33 ! C’est important. Je sais qui vous êtes et ce que vous avez fait ».

Livide, Martin arrache le papier, le glisse dans la poche de son suroît, jette brouette et outils à l’intérieur du carrelet et revient chez lui, abasourdi. Dans le cabanon : la bouteille, le message. C’est bien le même numéro. La bouteille n’était donc pas là par hasard.

Dans sa tête tout se brouille. Martin passe à plusieurs reprises ses doigts dans ses cheveux. Les rides qui sillonnent ses joues se creusent un peu plus. Ses jambes se dérobent, il s’affale sur le vieux banc de bois qui gémit sous son poids. Qui est ce ? Un ancien de la bande qui essaie de le faire chanter ? Un détective qui veut vérifier son enquête ?

Il reste là, totalement hébété. La nuit tombe…

Il rentre dans sa maison, s’assoit à sa table de cuisine.

De ses mains calleuses, agressées par l’eau, le sel et les coupures de coquillages, il fait défiler les numéros enregistrés dans son portable :   06 15 28 50 33, ce numéro ne figure pas dans ses contacts. Martin se lève, fait les cent pas dans sa cuisine. Il est vingt heures. Non, il ne va pas pouvoir passer la nuit sans savoir. Sa décision est prise, il faut qu’il appelle.

Il compose le numéro de téléphone en tremblant. Sa voix n’est pas aussi posée qu’il le voudrait. Elle chevrote même un peu sous l’effet de l’angoisse qui l’étreint.

  • Bonsoir, je suis Martin Duchamp

Une femme lui répond ce qui, inconsciemment, le rassure un peu. Elle a une voix fatiguée, à peine audible. Martin tend l’oreille.

  • Bonsoir, j’attendais votre appel. Vous me connaissez sans savoir qui je suis. Je m’appelle Solange, Solange Poirier, j’habite la maison aux volets rouges à côté du chenal.

 Il y a longtemps que je vous cherche, je voulais être sûre de ne pas me tromper. Il y a quelques temps avec l’argent que j’ai touché à la suite du décès de mon mari, j’ai engagé un détective privé pour vous retrouver. Elle poursuit dans un souffle :

  • Je sais que c’est vous qui avez tué mon mari.

Un silence s’installe, puis elle poursuit :

  • Les hasard de la vie ont fait que j’ai eu une relation avec un de vos acolytes. Norbert, vous vous souvenez de lui ? C ‘était mon garagiste. Après la mort de mon mari, nous avons vécu ensemble jusqu’à ce qu’un cancer l’emporte à son tour. Avant de mourir, il m’a confessé qu’il était indirectement responsable de la mort de Louis et il m’a donné les noms de ceux qui étaient avec lui. Et surtout de celui qui a tiré. Maintenant il est temps de payer pour le meurtre que vous avez commis, Monsieur Duchamp. Vous avez tué mon mari il y aura exactement onze ans demain. Je suis malade et fatiguée mais je n’ai eu de cesse de vous retrouver.

Martin reste sans voix. Pas même la force de se disculper.

Elle précise avant de raccrocher :

  • Demain matin, j’appellerai la gendarmerie. Il n’y a pas de bac avant dix heures au départ de l’île. N’essayez pas de fuir. Les gendarmes auront tous les détails de l’affaire.

Martin est blême. C’est la fin. Comment échapper à ce qu’il fuit depuis une dizaine d’années. Il se sert un verre de whisky, s’affale dans son fauteuil. Les coussins sans couleur enveloppent sa grande carcasse, les ressorts se plient aux contours de ses fesses et de ses cuisses, habitués qu’ils sont à recevoir son grand corps musclé.

Martin n’en revient pas. Solange… Solange Poirier !

Il se voit partir de l’île, menotté, sous l’œil narquois des habitants. Les interrogatoires, le procès, la prison. À nouveau le film de la tentative de cambriolage, la course, le coup de feu toujours présent à ses oreilles, ce coup de feu, coupant comme une lame de rasoir. Même avec un bon avocat… encore faudrait-il qu’il puisse se l’offrir. Il vit de rien ici et ce n’est pas ce que la vente de la pêche lui rapporte !

Finalement quelles preuves elle a la Solange ? C ‘est sa parole contre la mienne. Quel salaud ce Norbert ! Et que sont devenus les autres ?

De toute façon, le pistolet personne ne le retrouvera. Il y a beau temps qu’il dort au fond de l’océan.

Ses pensées tournent en boucle, s’entrechoquent, s’emmêlent sans ordre ni cohérence dans son cerveau fatigué et troublé par l’absorption de plusieurs verres d’alcool fort. Il décide de sortir.

On tambourine à sa porte.

Martin se réveille en sursaut. La bouche pâteuse. Le soleil est déjà haut. Il s’est assoupi dans son fauteuil après cette nuit cauchemardesque.

Il devine qui est derrière la porte. À quoi bon résister ?

Résigné, il déverrouille la serrure et ouvre, la boule au ventre. C’est le grand Robert qui le regarde d’un air suspect.

  • Je suis venu te dire… Solange, tu sais Solange Poirier… elle est morte cette nuit. Elle avait un papier avec ton nom et ton numéro de téléphone dans la main…

Anne Brie