Passages, par Daniel Grappin

D’habitude, quand j’ai passé la porte cochère, je tourne à droite. Soixante-trois pas.

J’arrive à la hauteur du feu, à main gauche. Je presse le bouton qui donne la priorité aux piétons et j’attends. Le silence finit par s’installer : les voitures sont à l’arrêt. Je traverse.

Ce matin-là, précisément douze pas après être sorti, j’ai buté contre une barrière de chantier. J’ai esquissé un mouvement sur ma droite, en direction des façades : c’était la solution la plus prudente. Pas de passage. Mouvement inverse vers la gauche, en direction de la rue. Barrière jusqu’au bord du trottoir. Ça a flotté un instant : il fallait que je fasse demi-tour, remonte le boulevard, passe devant le pressing – son odeur de détachant –, poursuive jusqu’à la boulangerie – parfums de viennoiseries et de pain –, compte cent vingt-sept pas (j’ai encore besoin de compter : je suis si peu sûr de moi !) pour retrouver l’autre passage piéton. Exactement quarante-quatre pas après la boulangerie, nouvelle barrière : panique totale.

Ma première pensée fut de rebrousser chemin. Mais cela signifiait renoncer à mon premier rendez-vous avec Olympe… Des semaines que je l’attendais… Il fallait que je traverse.

Devant moi, obscurément, le bruit amplifié des voitures, blocs d’acier charriés par le courant.  Dans ma nuit, le boulevard prenait des allures de fleuve qui débâcle.

Je restai là, tétanisé, dans l’attente de deux miracles : une aube qui, je le savais, ne viendrait jamais ou un pont, qu’un dieu secourable aurait jeté par dessus le flot.

« Je peux vous aider ? »

La voix m’était familière.

Elle reprit : « Si vous voulez, je peux vous aider à traverser. »

Je reconnus celle de ma voisine du troisième : mon oreille commençait à être assez exercée et peu de mots suffisaient… mais les images venaient de plus en plus difficilement et de la fine silhouette ne s’affichait, sur le rideau de mes paupières, que le rouge flamboyant de la chevelure. Avant, nous nous croisions régulièrement à la supérette ou dans le local à vélos : bonjour, bonsoir, ça va ? ça va, merci, et vous ? Les banalités d’usage, parfaitement interchangeables d’une rencontre à l’autre. Jusqu’à ce « Pas chaud ce matin ! », à quoi j’avais répondu, juste pour dire quelque chose : « Non, c’est pas un temps à mettre un cycliste dehors ! » Ça, je m’en souvenais parfaitement. J’avais pris le boulevard Gambetta, en direction des quais. Neige fondue, circulation dense. C’était arrivé place du 8-Mai. Enfin, c’est ce qu’on m’avait dit… Voiture en perte de contrôle, choc d’une extrême violence : j’étais allé me fracasser contre une borne en béton.

Je m’étais réveillé quelques jours plus tard, les yeux grand ouverts sur la nuit : « lésion au niveau du cortex occipital » m’avaient annoncé les médecins. Et ils avaient ajouté : « pronostic réservé quant à la réversibilité de la cécité ». Ah ! l’euphémisme médical !

Les bobos annexes – multiples fractures du bassin – une fois réparés, restait à réapprendre l’essentiel : pour remarcher, deux jambes ne suffisent pas…

Les souvenirs sont comme les vagues : le ressac laisse à découvert ce qu’on n’a pas forcément envie de voir et on se retrouve les deux pieds plantés dans la grève navrante du trottoir.

La voix me parvint de nouveau, plus proche : « C’est moi, vous savez, votre voisine… le garage à vélos… vous ne m’avez pas reconnue ?… pardon, excusez-moi, forcément vous ne pouvez pas… je suis maladroite ! » Malgré le tumulte de la circulation, je percevais sa respiration,  légèrement oppressée.

« Votre voix… je vous ai reconnue à votre voix…

– J’ai su, pour votre accident : on en a parlé dans l’immeuble. Je voulais toujours prendre de vos nouvelles, et puis j’ai dû partir longtemps, pour mon travail… Je suis revenue il y a quelques jours… Ce n’est pas une excuse, bien sûr…

– Ne vous inquiétez pas : c’est aimable d’avoir pensé à moi.

– Et vous êtes ?… Je veux dire, vraiment ? Excusez-moi, je me mêle de…

– Aveugle. Oui. C’est le mot. On peut dire autrement, mais le plus simple c’est celui-là : aveugle. »

Elle me prit le bras, doucement, comme on fait avec un malade ou une personne âgée.

« Ils défoncent la chaussée sur toute sa largeur. Ils ont commencé cette nuit. Mais ils ont fait un passage provisoire, avec un feu, juste à la hauteur de la brasserie. »

J’évitais d’appuyer mon bras sur le sien.

« Oui, je veux bien traverser. Merci de me faciliter la tâche.

– C’est sur la gauche. Il y a une centaine de mètres à faire avant d’arriver au feu. »

Nous marchâmes en silence.

« Ça y est, nous y sommes. »

Comble de la délicatesse, ils avaient équipé le feu d’un signal sonore : au moins, pendant la durée des travaux, les handicapés avaient leur chance !

Le cheminement piéton zigzaguait, encombré de matériel de chantier. Il me sembla qu’elle me serrait un peu plus l’avant-bras ; ou alors, c’est moi qui me laissais davantage porter…

« Attention, on arrive au trottoir.

– Déjà ? Merci ! Sans vous je ne sais pas comment j’aurais fait ! J’ai un rendez-vous que je ne peux absolument pas rater.

– Ah… Un rendez-vous ?

– Mieux : une première rencontre ! »

L’euphorie qui m’avait porté au réveil revenait comme une marée montante.

« C’est même inespéré ! D’habitude, pour quelqu’un dans mon cas, ça peut prendre très très longtemps ! »

Elle se taisait.

« Vous voulez savoir son nom ? Olympe ! Magnifique, non ?

– Oui, très joli… Je suis heureuse pour vous. »

Mais sa voix semblait s’être éteinte.

« Ce doit être une jeune femme comblée. » Des petits papillons de cendre flottaient silencieusement.

J’éclatais de rire. Comme je n’avais pas ri depuis des mois.

« Ne vous méprenez pas : Olympe est une magnifique Golden Retriever, qui va éclairer mon chemin ! »

Envolés, les papillons : c’est comme si je percevais maintenant un large sourire muet. Je me tournai légèrement :

« Vous aimez les chiens ? »

Daniel Grappin