Pan, pan, boum, boum ! par Genevieve Richard

 

Il faut absolument que je retrouve cette revue sur la floraison des orchidées. Je ne jette jamais rien, donc c’est sûr, elle est là, quelque part dans ma chambre. Je soulève, je tire, je classe, je trie, dans mon bureau, dans mon placard, sous mon lit, dans les tiroirs. Tiens! Je n’ai pas encore regardé dans la table de nuit. Non la revue que j’espérais ne s’y trouve pas. Je découvre seulement un album de photos à la couverture jaunie. Je le sors très lentement presque avec crainte, et vais m’asseoir sur mon lit. Je l’ouvre  avec délicatesse et d’un coup tous les souvenirs m’assaillent.

La première photo est prise à la clinique de Confolens. Mon père et Maman me tiennent entre eux deux. Leur sourire est crispé, un peu triste même. Moi, j’ai un bonnet sur la tête et le visage brunâtre. En sortant du ventre de Maman, les yeux grands ouverts dans un monde inconnu, j’ai oublié de crier, de bouger, de respirer, en apnée, tout près de l’asphyxie. Quand en silence mes petits poumons se sont enfin dilatés il était déjà trop tard: le docteur avait été formel. Toutes les connections neuronales ne seraient pas au rendez-vous.

Sur les photos suivantes mon père n’apparaît plus jamais. Maman est seule avec moi, toujours seule.

Aujourd’hui j’ai vingt ans. A toi mon père qui n’as pas voulu de moi, à vous Docteur qui avez été si péremptoire, j’aimerais vous raconter la suite.

J’étais un bébé peu remuant qui pleurait en silence avec de grosses larmes. Je n’ai jamais émis le moindre gazouillis qui fait tant le bonheur des adultes. Quoique de nature un peu chétive, ma croissance correspondait à la normalité. Tout semblait contredire votre verdict Docteur. Sauf que, sauf que… Les mois et les années passaient sans que la moindre parole, la moindre syllabe ne franchissent mes lèvres. Les mots restaient latents dans les méandres de mon cortex. Seules s’échappaient de mon organe vocal, imprévisibles et bruyantes, des cascades de rires. Combien de fois Maman fut-elle gênée, sûrement honteuse, de ces rires sonores? Devant les regards compatissants, parfois sentencieux des adultes, elle m’entraînait précipitamment pour cacher sa souffrance et ses larmes. Peu à peu l’isolement gagnait notre quotidien.

Lorsque j’eus cinq ans Maman dut se résoudre à reprendre son travail d’infirmière. Ellem’inscrivit à la petite école du village où je fréquentais la classe unique. Chaque matin, toujours avec son sourire un peu triste, elle me laissait aux bons soins de la maîtresse. Même si je ne voyais pas ses larmes, quand elle me tournait le dos tout mon être avait conscience de son chagrin. Avoir un enfant différent, malgré son immense amour, était si lourd à porter seule. La maîtresse était gentille, soucieuse de mon bien-être, très protectrice. Mais sans communication possible, mon isolement grandissait inexorablement. Aucun Patrocle ne venait à mon secours pour me défendre contre la méchanceté inhérente aux enfants entre eux. Mes seuls amis c’étaient les arbres. De mes petits bras, j’entourais le tronc rugueux des tilleuls qui ombrageaient la cour de récréation, je les câlinais, frottant mes joues sur leur écorce jusqu’à m’écorcher la peau. Je leur soufflais tous mes chagrins, je leur offrais mon cœur d’enfant éclaté en miettes face aux mesquineries des élèves qui ne comprenaient pas ma différence. Incapable de me défendre, incapable d’expliquer aux adultes ma détresse, de désigner mes agresseurs, je courais me refugier dans les toilettes.

La musique était mon autre refuge. Fréquemment, des acouphènes plein les oreilles, je tournais tel un derviche sous les yeux admiratifs des enfants qui suspendaient momentanément leurs instincts cruels. Au tintement de la cloche, je me figeais puis rejoignais le rang, glissant ma main dans celle sécurisante de la maîtresse. Pendant les leçons, je jouais au fond de la classe et dérangeais parfois. « Pomme » le hamster, la mascotte de l’école, tournant à toute vitesse dans sa roue, mon jeu de construction s’écroulant avec fracas, déclenchaient mes rires sonores et mes battements de mains. Mais le plus souvent je restais sagement assis, fixant la trotteuse rouge de la pendule, suivant sa marche, si lente, jusqu’à l’heure de la sortie où je retrouvais Maman qui me souriait.

A neuf ans je ne parlais toujours pas. Pendant la première demi-heure de classe, les élèves volontaires pouvaient raconter un moment de leur vécu. Moi je demeurais indifférent, les yeux rêveurs, loin du flux des paroles qui m’enveloppait jusqu’au jour où: Pan! Pan! Boum! Boum! Ces onomatopées fusèrent de mes lèvres avec force gestes. Pour mon anniversaire Maman m’avait offert une batterie. Les élèves éclatèrent de rire, pas la maîtresse. J’avais articulé des sons porteurs de sens. A l’heure de la sortie, après avoir échangé quelques mots avec la maîtresse, dans le regard de Maman, une fierté, un espoir étaient nés.

Pendant les vacances de Noël, il fut décidé de m’inscrire à un séjour à la neige. Anna, mon accompagnatrice, me réconfortait dans mes moments d’angoisse. Je dévalais les pentes à ses côtés en riant très fort quand tout à trac, comme ça, un jour, assis à côté d’elle dans le bus qui nous redescendait, je lançais:  téléphérique, télésiège, tire-fesses, chasse-neige… De ma bouche, plein de mots à rallonge sortaient presque avec fluidité. Anna m’embrassa, me serra fort contre elle et tous les deux nous avons ri, nous avons ri et moi encore plus fort que d’habitude. Au retour des vacances les mots s’étaient démultipliés. Le sourire de maman en m’écoutant remplissait tout son visage, pas seulement sa bouche, ses yeux, toute sa peau exprimait la joie. Et moi j’étais si fier de voir tant de bonheur.

En moins d’un an j’appris à lire et à écrire. Tous les verrous avaient sauté d’un coup et ma mémoire se révélait hors norme. Les bornes avaient enfin explosé.

J’intégrais un cursus scolaire normal et comme activité de loisirs je choisis de pratiquer le théâtre. Quelle joie de jouer, de me déguiser, de me maquiller, de me grimer, de faire vibrer ma voix, d’entendre les rires et les applaudissements et surtout , surtout, de contempler le bonheur de Maman toujours au premier rang! Mon élocution demeure un peu hachée et je ris toujours très fort. Si vous venez un jour me voir jouer vous me reconnaîtrez facilement…Il y a deux mois j’ai obtenu mon CAP en horticulture. Mais où donc ai-je bien pu ranger cette revue sur les orchidées? Et… j’ai envie d’ajouter que je m’appelle Achille. Achille, comme ce héros des temps lointains, que sa maman-déesse avait plongé dans une eau magique, pour le rendre invulnérable aux coups tordus de la vie.

 

Geneviève Richard