Pair impair, par Bernard Dulau

Plus tout à fait endormi mais pas encore réveillé, Corentin regarde la lumière traverser les interstices des volets clos de sa chambre. Est-ce le jour, déjà, ou bien les lampadaires de la rue ? 6:05, écrit en grosses lettres rouges sur son réveil. Il a encore un peu de temps, elle est aussi ponctuelle qu’une horloge atomique.

Dans la pénombre, il attrape son iPad sur la table de nuit et entame son réveil numérique : lire les messages de Charles et Caroline tombés dans la nuit, décalage horaire oblige, balayer les réseaux sociaux, éplucher les sites du Monde et de l’Equipe, consulter l’agenda de la journée et, enfin, jeter un œil aux emails de Patrick, son boss, qui ne doit pas savoir ce que sommeil veut dire. Ca lui prend dix minutes. Performance.

A six heures vingt, il se lève, écarte les voilages de la fenêtre, ouvre les volets, referme les rideaux et prend son poste d’observation.

L’objet de son attention se trouve de l’autre côté de la rue. Là se dresse la cité des Acacias, forteresse dépouillée des années de la grande migration. Un ensemble de barres de béton en mauvais état, quadrillées par des centaines de fenêtres aussi bien alignées que les soldats de terre de l’armée de Xi’An. Une ville de barres construite en un claquement de doigts, là où il n’y avait que luzerne.

Bâtiment A4, cinquième étage, douzième fenêtre. Comme mû par un GPS interne, le regard de Corentin se porte directement sur la bonne fenêtre. Fermée. Six heures vingt-huit. Deux minutes encore. Son cœur bat un peu plus fort. Il fixe la fenêtre, se force à ne pas cligner des yeux. Ne pas manquer l’instant.

À la demie tapante, les persiennes en accordéon se déplient et, comme une Joconde, elle apparaît dans l’encadrement de la fenêtre. L’horizon de Corentin se réduit alors à ce seul mètre carré de façade. Malgré la distance – mais n’est-ce pas un portrait que reconstitue son esprit – il s’imprègne de son visage ovale, de ses cheveux châtains-roux mi-longs un peu en vrac, de ses taches de rousseur, de ses yeux verts. Les mains posées sur la margelle, elle semble prendre un bol d’air et laisser son regard porter jusqu’à l’autre côté de la rue. Il sait bien qu’elle ne peut pas le voir. Elle ne peut pas savoir que comme chaque matin il s’abreuve d’elle encore fraîche, il y puise ses premiers instants. Le tableau ne dure pas, la fenêtre se referme sur elle et la barre de béton l’emporte. Il lui reste une heure trente avant la scène 2.

Sabrina met un peu de temps à réaliser que la sonnerie qui retentit ne l’avertit pas de l’arrivée du train dans la gare RER qui peuple son rêve mais que, plus prosaïquement, c’est celle de son réveil et qu’il ne lui faut pas traîner. Elle se lève fatiguée, les muscles douloureux et comme une somnambule exécute le programme automatisé de sa matinée. Rallumer le chauffage, passer vite fait sous la douche, enfiler son peignoir élimé, réveiller Steven et Maddie, allumer la radio, préparer les bols de céréales, étaler la margarine sur les biscottes, presser les oranges (c’est important les vitamines pour les enfants), re-réveiller Steven, … Le rituel est minuté, une heure et demie, montre en main. Dans la cité des Acacias, certains se demandent si ses journées n’ont pas plus de vingt-quatre heures tellement elle impressionne par ce qu’elle arrive à faire toute seule en une journée, entre les gosses, les courses, le linge, son travail, deux heures de transport, les devoirs, les repas, tout ça sans jamais se plaindre. Optimisation. Mais son joli minois a bien du mal à cacher les traits tirés aux coins de ses yeux.

Tout est prêt sur la table de la cuisine, elle ouvre le volet coulissant de la fenêtre. Elle aspire une grande brassée d’air frais et, comme chaque matin, elle regarde sans les voir vraiment les maisons cossues d’en face. Sans amertume, sans jalousie parce qu’en rêver est inaccessible. Il habite l’une d’elles, la plus proche. Invisible. Elles se ressemblent un peu toutes avec leurs murs rouges, leurs briques d’angles, leurs balcons en fer forgé, leurs toits en ardoise percés de chiens-assis. Un petit jardin les séparent de la rue, clos par une palissade de fer noir, dans lequel, parfois, galope un petit chien. Elle n’a pas le temps de s’appesantir sur les injustices de ce monde, elle n’a pas les clés pour bousculer l’entre-soi de ces deux univers qui se regardent de trottoir à trottoir mais ne se côtoient pas, ne se parlent pas, ne se comprennent pas. Et pourtant il n’y a qu’une rue, une simple rue qui les sépare. Elle les trouve belles, ces maisons, propres, bien entretenues, mais avec leurs rideaux aux fenêtres elles sont impénétrables.

Sabrina referme la fenêtre et replonge dans sa dure réalité matinale. Ce n’est pas le jour pour faire la révolution.

Serviette en cuir au bout du bras, Corentin referme derrière lui le portillon de fer et sort sur la rue. Au même instant, sur l’autre trottoir, Sabrina fagotée à la va-vite déboule affublée de Maddie et Steven harnachés de leurs sacs à dos trop lourds. Comme hier, comme avant-hier et tous les jours d’avant, ces deux-là se dévisagent un temps ni trop long pour ne pas être inconvenant, ni trop court parce qu’il transporte un torrent de miel. Le temps que dure ce regard, rien d’autre n’existe. Les mondes immiscibles se fondent. Puis, sans un salut, sans un mot, ils partent, chacun sur son trottoir.

Corentin arrive au tribunal et va fendant sans la regarder la foule qui encombre son couloir jusqu’à son bureau marqué d’une plaque en cuivre « Corentin MARGUIER, Juge d’Instruction ». Sur sa table, l’attend la pile des dossiers ouverts après la nième manifestation des Gilets Jaunes de samedi.

– Philippe, dit-il à son greffier, faites entrer le premier prévenu.

Le greffier ouvre la porte et appelle la personne dont le nom figure en tête de la longue liste qu’il a en mains.

– Madame ou Mademoiselle LARTIGUE.

A l’appel de son nom, Sabrina se lève et entre dans le bureau de Corentin.

Bernard Dulau