Naufrage, par Agnès Epardeau

Un matin elle se réveille comme d’habitude, sans savoir que c’est le dernier jour de sa vie d’avant, qu’à compter de ce jour précis rien ne sera jamais plus pareil.

Elle ne ressent rien, aucun signe avant-coureur, ni le calme avant la tempête, ni les animaux hurlant avant le tremblement de terre, Rien. Tout arrive d’un seul coup, quelques mots suffisent pour l’emporter dans un torrent, un courant plus fort que tout, plus fort qu’elle. Elle essaie de garder la tête hors de l’eau, de surnager, de ne pas couler, elle agite les bras pour suivre ce courant qui l’emporte vers le néant.

Ce matin de mars, il fait beau, les jonquilles sont sorties, le jardin sent bon, rien ne laisse présager la moindre contrariété. Florence, belle trentenaire épanouie, part travailler. Elle doit d’abord déposer les enfants à l’école, elle est en retard comme tous les jours, elle ne sait pas encore que ce matin ne sera pas comme tous les autres. Elle arrive au boulot à 9 heures, dis bonjour à ses collègues, s’installe à son bureau une tasse de café à la main. A 10 heures son téléphone vibre sur son bureau, c’est l’école des enfants, elle le sait car c’est indiqué sur l’écran de son Smartphone, bizarre, elle n’aime pas ça.

Elle répond, une voix féminine hésite, apeurée, angoissée, n’osant pas prononcer les mots qu’elle doit pourtant dire et puis les mots arrivent dans un ordre confus, trop vite, trop fort.

  • Madame Petit, c’est terrible votre fille Marie est tombée du toboggan, dans la cour, c’est sa tête. Les pompiers l’ont emmenée à l’hôpital Labrousse. Vous m’entendez Madame Petit ?

Quoi, comment, qui, quand où ? Son cerveau pose les questions mais la bouche ne fait rien pour les exprimer, le silence, le vide.

 Le torrent l’a déjà terrassée, emportée, elle dérive.

Elle arrive à l’hôpital sans savoir comment, une collègue sans doute. On ne lui dit rien de précis, on lui dit de s’assoir, un médecin doit arriver.

Elle entend traumatisme, perte de connaissance, coma.

 Le courant s’accélère, la tête plonge dans l’eau glacée.

Le temps passe ou pas, elle n’en a plus la notion. Elle est assise dans ce couloir, seule, sans rien pouvoir faire, seulement attendre. Elle finit par regarder sa montre, 14 heures, le médecin lui avait dit qu’il repasserait dans une heure mais quand a-t-il dit ça ? Le voilà qui sort en poussant les lourdes portes barrées d’un interdit rouge, il s’approche d’elle, lui tient le bras dans un mouvement de soutien amical.

  • Madame Petit, je dois opérer Marie, l’hématome est trop gros, il compresse le cerveau ce qui peut entrainer une hémorragie. Je dois le faire rapidement. Dès que j’ai terminé on se revoit et je vous explique.
  • Mais elle va sortir du coma ensuite ?
  • On en reparle tout à l’heure, ne vous inquiétez pas on va tout faire pour ça.

Les remous s’amplifient, la tête heurte des rochers, on entend déjà au loin le bruit d’une cascade.

Non ce n’est pas possible, ce n’est pas la première fois qu’un enfant tombe d’un toboggan, se dit-elle, même moi j’ai déjà du tomber quand j’étais petite. Et puis si c’était si dangereux, ça serait interdit. Mais oui, positive ma pauvre fille, ce soir elle va rentrer à la maison avec une belle bosse et après une bonne nuit de sommeil ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

Un tronc d’arbre, elle s’y accroche et peut reprendre son souffle, enfin !  

  • Madame Petit, tout s’est bien passé lui dit la blouse blanche qui s’est approchée, c’est une jeune infirmière qui semble toute frêle dans cet environnement si brutal. Le médecin arrive, il va vous expliquer.

Florence reprend espoir, elle avait raison, mais en voyant le médecin arriver vers elle, le visage grave, elle se met de nouveau à douter.

Le tronc d’arbre lui glisse des mains, elle s’y accroche de toutes ses forces.

L’hématome est résorbé, en partie, il faut attendre, Marie est encore dans un coma artificiel pour éviter qu’elle souffre. On pourra se prononcer demain ou après-demain cela dépend. Il y a toujours un risque, c’est encore trop tôt, le cerveau a pu être endommagé. On vous appellera, ce n’est pas la peine de rester ici, vous devez vous reposer, tout va bien se passer. Elle entend tous les mots mais n’en retient que les plus sombres : coma, risque, endommagé.

Elle a lâché le tronc, juste avant la cascade qui dévale sur un a pic de quinze mètres, elle tombe, son corps est bringuebalé, l’eau la martèle de toute part, elle n’arrive plus à respirer.

17 heures déjà et Antoine qui sort de l’école dans vingt minutes, la garderie va fermer elle doit aller le chercher. Il faut qu’elle réagisse, pour lui. Le peu de vie qu’il reste en elle repose maintenant sur les frêles épaules d’un petit gars de six ans.

Elle doit expliquer, consoler, donner espoir et réconforter son fils alors que c’est elle qui en aurait tant besoin.

Après une nuit d’angoisse, le téléphone serré contre elle et son fils blottit contre sa jambe, elle finit par s’effondrer dans l’inconscient au petit matin juste avant le lever du soleil. Aussitôt la peur reprend ses droits.

Coup de fil aux infirmières, rien de nouveau, elle pose Antoine à l’école et prend la direction de l’hôpital.

En arrivant à l’étage de la réanimation, elle le voit au bout du couloir dans sa blouse bleue de chirurgien, il n’a plus sa mine sombre d’hier soir, il la prend par les épaules, lui sourit : c’est bon, on vient de la sortir du coma, elle réagit bien, je suis rassuré, elle va s’en sortir sans dommage.

Et puis un jour, le courant se calme, elle est toujours emportée, sans pouvoir regagner la rive mais elle flotte, elle n’a plus besoin d’agiter les bras pour ne pas couler. Dès lors elle sait que c’est fini, que le cauchemar est terminé, alors elle nage vers le bord et quatre petites mains se tendent vers elle pour l’aider à sortir de l’eau.

Agnès Epardeau