Mystère aux tilleuls, par Lucienne Chaulet-Bercy

À quatre-vingt-cinq ans, Gaëlle Lefol, apparemment, accepte le verdict.  Au sortir de l’hôpital, elle prend ses marques à l’EHPAD des Tilleuls, sans récriminer, presque avec le sourire. Un AVC avec séquelles handicapantes, c’est incontournable affirme-t-elle, simulant la reddition. Car en son for intérieur, pas question d’abdiquer, pas avec ses armes à elle.

Titulaire d’un double diplôme d’infirmière et d’assistante sociale, elle s’était engagée très jeune dans l’action sanitaire, sous l’égide de la Croix Rouge Française, lors des dernières années de son activité en Algérie.

Là-bas, elle avait tout vécu : les guerres claniques du FLN, la révolte des Kabyles, les rêves brisés d’un pays multiculturel, les médecines de sorcières contre les maux de la misère. Impliquée, corps et âme. Cette manière d’être lui valait l’admiration de Blanche, son amie de toujours. Blanche adorait la liberté de ton et de mœurs d’une Gaëlle osant l’impossible, la liberté de celle qui avait pu tomber amoureuse d’un charmeur de cobra, qui avait ramené cet amour en France, et l’avait laissé fuir pour ne garder de cette idylle qu’une bague serpent aux yeux de jade. Une bague magique à ce qu’elle prétendait.

Tandis que les jaloux calomniaient l’insoumise, Blanche la protégeait de ses délires, tentait d’étouffer sa réputation sulfureuse. Car Gaëlle exhibait volontiers le palmarès de ses gloires éphémères, n’hésitant pas à afficher ses talents d’ensorceleuse ; à en vivre. Même si on n’avait pu évaluer scientifiquement la part effective de son action sur autrui, ni en bien ni en mal, on buvait ses paroles comme un remède à l’enlisement. Blanche la première.

Mais depuis l’entrée de l’Indomptable en maison de retraite, l’amie fidèle s’inquiète, n’imagine pas que les fétiches de sa sorcière bien aimée suffiront à lui rendre acceptable une vie de prisonnière.

  • Allô Gaëlle ! Ah, enfin tu décroches ? Tu me parais bien occupée dis donc ; ça fait la troisième fois que je t’appelle depuis ce matin. Alors c’est comment ? Raconte ! Ils sont sympas tes voisins de l’EHPAD ?
  • Si tu me laisses en placer une ma Choupette, je te raconte… et quand tu viendras me voir, on va balancer la musique…
  • Je vois… Mais tu ne pourras plus te permettre n’importe quelle fantaisie. Là-bas, tu ne feras pas la loi.
  • La loi ? Oui, oui ! s’exclame Gaëlle dans un grand éclat de rire. Je vais me pencher un peu sur leur loi. Tu sais ce que j’ai emporté avec moi ?
  • Ne me dis pas que tu vas utiliser tes méthodes de sorcière… Là-bas ce ne sera pas possible !
  • Mais si ! Mais si ! Écoute un peu : hier soir, dans mon lit, j’ai sorti ma médaille de l’oreiller et je me suis concentrée dans le noir de ma prison. Je sentais les filles pousser mollement leur chariot et leur ennui dans les couloirs. Et en même temps, je voyais les verres bien rangés au fond de la cuisine. Un coup de vent a fauché tous les verres ! Tous cassés ! Panique, excitation ! Ça courait dans tous les sens… La fête quoi !

La Médaille des Comices Agricoles, léguée par sa grand-mère Viviane… évidemment, Blanche sait que son amie ne s’en est jamais séparée, jamais depuis ce jour lointain où Gaëlle avait prétendu entendre la voix de Déméter, Déesse de l’agriculture, lui murmurer des prodiges. Ah ! La Semeuse et ses merveilleux pouvoirs… Gaëlle y croit dur comme fer. Lorsqu’elle lustre sa médaille, le bronze éclatant de mille feux lui enflamme l’esprit, la parole surgit, des actes suivent, irrémédiables…

Mais aujourd’hui à l’EHPAD, que va-t-elle manigancer, on va la prendre pour une démente…

Blanche, prudente, préfère aborder la chose de biais :

  • Tu crois que c’est juste de leur faire des misères comme ça ?
  • Bah ! Elles ne sont pas responsables des courants d’air ! Et puis c’est tristounet ici ; il faut mettre de l’ambiance… Je m’y applique dès maintenant ; ma Semeuse, sur sa médaille de bronze, obéira à mes désirs. Elle guérira ce lieu de l’ennui comme jadis elle guérissait mes patients. Elle sèmera l’oubli et un brin de fantaisie.

Blanche, craignant que Gaëlle ne soit plus capable de maîtriser une situation complètement nouvelle, demeure muette quelques secondes.

  • Mais t’inquiète, j’abuserai pas ! Tu veux pas que je reste les bras croisés tout de même… De toute façon ça m’est impossible ! Et puis, toujours hier soir…
  • Ah bon !… c’est pas tout ?
  • Eh non c’est pas tout… parce que moi, dans mon lit médicalisé, je cogite figure-toi ! Alors la potence, elle a cessé de se balancer sous mon nez car je l’ai virée ! Et sans bouger un seul doigt de pied !

Cette soirée chaotique marque le début d’une longue série d’incidents inexpliqués, dont on aurait été bien en peine de trouver un responsable. Les employés, atteints d’amnésies ponctuelles et récurrentes, oublient l’heure du repas du soir, désormais servi beaucoup plus tard. Gaëlle ne supporte pas qu’on  la prie de passer au réfectoire quand l’air embaumé de juin est si délicieux sous les tilleuls.  Les yeux fermés, d’une main glissée au fond de sa poche, elle effleure la médaille, active son pouvoir. Ainsi se tisse autour de Gaétan Bonvent, nouveau résident entré à l’EHPAD le même jour qu’elle, un maillage secret. Elle veut l’attirer vers elle ; sa curiosité demande satisfaction.

Naturellement, personne n’y prend garde. Du fond de sa cache, la Semeuse jette sa poudre d’or aux yeux de tous.

Gaëlle embellit les journées des résidents, ensorcelle le personnel, noue des amitiés, privilégiant à l’insu de tous, une relation singulière avec Gaétan. Seule Blanche en recevra la confidence.

On félicite Gaëlle pour sa bonne mine et pour sa mobilité retrouvée.

  • C’est que votre kiné est fabuleux, dit-elle à l’infirmière de service.
  • Madame Lefol, vous êtes aussi une personne très coopérante ! Toujours vaillante, toujours coquette. Cette jolie bague-là par exemple, c’est un merveilleux bijou !
  • Ah ça ! c’est ma bague serpent, cadeau de mon premier amour, mon amour pour toujours… c’est ce qu’il me chantait. Tout ça c’est du passé n’est-ce pas, du très très vieux passé !… Et ce serpent c’est mon porte-bonheur, mon « chasse-l’ennui » ! Avec lui, je suis au cœur de la vie. Regardez ses petits yeux de jade et touchez son corps sinueux, puis fermez les yeux…

L’infirmière frissonne. Une onde bienfaisante inonde tout son être.  Elle éprouve la sensation étrange et fugitive d’être à la fois vulnérable et protégée. Plus tard, elle témoignera de l’étrange influence de Gaëlle Lefol.

Chaque matin où  l’aide-soignante lui porte son petit déjeuner sur un plateau, celle-ci n’hésite pas à s’asseoir quelques instants sur le lit de Gaëlle. Cette quadragénaire replète, peu instruite, nullement affectée, plaît beaucoup à Gaëlle qui aime lui raconter les aventures de sa vie. Beaucoup sur les hommes qu’elle a connus mais strictement rien sur le don qui lui vient de sa grand-mère Viviane.  Cette merveilleuse aïeule qui avait su détecter les dons précoces de sa petite fille. Jamais Gaëlle ne laisserait soupçonner qu’elle possède un talisman légué par Viviane, un précieux talisman à l’effigie de Déméter, qui, aujourd’hui, lui permet de créer ici, aux Tilleuls, des événements fort divertissants. Le secret doit être gardé sous peine de transformer la vertu du fétiche en pouvoir maléfique dirigé contre elle. Consciente de ses responsabilités, jamais elle n’avait dérogé à la règle, s’offrant une vie libre et sans crainte.

Mais ici c’est différent. Elle éprouve très vite la réduction de sa liberté. Et celle des autres résidents. Nivellement par l’âge jusqu’à l’effacement. À quelques exceptions près et pour bien peu de temps pense Gaëlle qui observe Gaétan d’un œil nouveau depuis que la Déesse de bronze, pressée dans ses ultimes forces, a réussi à lui faire quitter le fauteuil roulant.

Comme il a dû être bel homme, celui-ci, parfaitement éduqué, et quoi d’autre ?…

Rêver devient presque douloureux. D’autant que la Semeuse refuse de lui rendre la vélocité de ses membres à elle. Gaëlle soupire ; le spectacle quotidien de la déliquescence des corps la désole.

Elle a beau se concentrer longuement, serrant entre ses mains jointes la médaille magique, celle-ci vieillit, elle aussi. Faute d’avoir trouvé une héritière méritante pour régénérer son talisman, il va perdre ses pouvoirs. Où trouver du réconfort ?

La valse des déambulateurs, la grève des fauteuils roulants, les endormissements du personnel, les autistes chantant, les parkinsoniens revigorés,   les conciliabules des trois  coqs médecins de l’EHPAD, bégayant quand il faudrait prescrire, tout ce festival finit immanquablement dans la routine. Au début, les articles de la presse locale la font sourire, puis il lui manque le grand renouveau.

Dans le silence de la nuit elle pleure ; ses larmes ruissellent sur le serpent aux yeux de jade impassibles. Enfin elle s’endort, la tête enfouie entre ses mains flétries.

Au matin, Blanche est là, sa Choupinette chérie, consolante, fidèle. Masquant son inquiétude, aussi chaleureuse et enjouée qu’à l’ordinaire. Elles passent la journée à papoter, évoquant l’une la vieillesse et ses turpitudes, l’autre l’inutilité des encombrants.

Elles parlent des résidents, tous si vieux, si pareillement incohérents… Enfin, presque tous ! Des paroles et des rires comme des papillons. Pour détricoter la vie. Et puis, plus sérieusement, Gaëlle confie à Blanche l’usure de ses pouvoirs et le peu de possibilités qui lui restent pour échapper à la monotonie des jours ; après quoi elle en vient aux choix qu’elle devra faire. Tout le temps que durent ces confidences, Blanche ne souffle mot. Complice comme toujours, elle respecte les décisions de son amie.

Le soir tombe, plus doux qu’à l’ordinaire. Gaétan Bonvent, le bel homme, s’approche, salue les deux amies ; la conversation s’engage à bâtons rompus et se prolonge. C’est une belle veillée alimentée au feu de la discussion. De quoi parlent-t-ils ? On l’ignore. Les vieilles personnes gardent pour elles leurs histoires. En les quittant, Blanche embrasse son amie, émue des étoiles qu’elle voit briller dans ses yeux.

Quinze jours plus tard, on a pu lire ce nouveau titre à la une de la Charente Libre :

Les Evadés de l’EHPAD : le mystère reste entier.

 Et ces quelques lignes en introduction de l’article :

L’enquête piétine : à ce jour, aucun indice ne permet d’avancer une thèse raisonnable sur les circonstances de la disparition de Madame Gaëlle Lefol et de Monsieur Gaétan Bonvent qui se connaissaient à peine.

L’amie intime de Madame Lefol, la famille de Monsieur Gaétan Bonvent, leurs soignants proches tous très affligés, ne peuvent expliquer l’absence de traces.

PUYMOYEN : LES EVADES de l’EHPAD DES TILLEULS. Le mystère reste entier : deux pensionnaires se seraient évadés, une enquête est en cours.

Lucienne Chaulet-Bercy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Agnès Vers