Marmite cacao, par Christiane Filiatrault

Mon cher Papa,

Tu me manques. L’appartement me semble trop grand. Mais tu as bien fait de partir. Je suis content de m’en sortir sans toi. Au début j’en ai beaucoup souffert mais il fallait ton départ pour me faire réagir et repartir dans la vraie vie. Nous subsistions au fond d’une espèce de rêve, ou de cauchemar, je ne sais plus. Nous étions loin de la réalité. L’idée d’emménager ensemble après la mort de Maman m’avait, nous avait, semblé bonne mais notre cohabitation nous enfermait dans un cocon isolé du monde. Aujourd’hui je réalise qu’il fallait que tu t’éloignes de moi pour que je prenne mon envol. Une fois mon baccalauréat en poche je m’étais recroquevillé dans des études de lettres qui ne me menaient nulle part. Je vivais dans ton ombre ne sachant où trouver un peu de lumière.

L’hiver dernier Héloïse m’a apporté pendant quelques mois un semblant de soleil. Je croyais avoir trouvé l’amour de ma vie. Ta présence dans l’appartement chaque fois que nous essayions de nous retrouver seuls a compliqué notre relation. Je sais que tu tentais toujours de te faire le plus discret possible. Combien de fois as-tu été au cinéma voir quelque navet pour nous laisser un peu d’intimité ? Mais cela ne suffisait pas et je n’osais pas te dire que j’allais partir. Jamais je n’aurais fait le premier pas de la séparation entre nous. Ma copine trouvait cette promiscuité pénible alors que nous aurions pu très bien y arriver.

Quand finalement elle m’a quitté tu t’en es voulu. Tu as cru que je sombrais à cause de son absence. Que je me cloîtrais de plus en plus parce que je déprimais. Tu pensais que ma tristesse venait de son abandon. Que je me coupais de mes amis parce que j’étais malheureux. Je ris à l’idée que tu aies pu imaginer de telles bêtises car c’est grâce à cette rupture que j’ai ouvert mon restaurant de chocolat. Le raccourci te paraîtra sans doute un peu rapide mais tu sais que c’est vrai. Il m’a fallu ce choc et un temps de réflexion pour enfin trouver ma voie.

Depuis quelque temps déjà je n’aimais plus Héloïse, j’avais même du mal à supporter son humeur superficielle et son hyperactivité. Sa décision de nous séparer a été une bénédiction car, comme toujours, j’aurais eu du mal à faire le premier pas. J’ai quand-même accusé le coup. Me faire larguer m’a laissé un goût amer. Mais je me suis rendu compte que si je pouvais vivre sans elle, je pouvais peut-être aussi vivre sans toi. Tu as dû le sentir puisque c’est un peu plus tard que tu m’as annoncé ton départ. L’appartement m’a semblé bien vide quand la porte s’est claquée sur toi. J’ai tout d’abord cru que je m’étais surestimé, que j’allais bien vite retourner sous ton aile. Mais j’ai compris que notre séparation à nous n’était pas une rupture. Je t’aimais toujours très fort même si tu avais pris un nouvel appartement à dix kilomètres de chez moi. J’ai alors cherché à me réfugier dans internet.

En naviguant sur facebook j’ai découvert que les compagnons du tour de France proposaient toute sorte de formations. Le cacao ne m’avait jamais tellement attiré pour le manger mais il m’a curieusement aimanté quand j’ai découvert que l’on pouvait faire un apprentissage de pâtissier, spécialité chocolat.

C’est ainsi que Corentin Narvik se lance dans le cacao, la tablette, la truffe, la bouchée, le bonbon, la crotte… Après un an de formation en pâtisserie à Lille, il bifurque vers une spécialisation en chocolaterie. Il lui faut faire ses preuves. Chez les compagnons chacun doit montrer ce dont il est capable en se démarquant des autres. Il commence par faire des objets hétéroclites en chocolat : une Vénus, un appareil photo, une tirelire, un chameau, des fruits. Tout lui est prétexte à créer, à  »enchocolater ». Puis viennent les recettes de cuisine originales. C’est au moment de son départ pour le tour de France qu’il a eu le déclic. Dans chaque ville traversée il créerait une recette au chocolat à partir d’un plat régional. Il réalise son poulet à la moutarde et au cacao amer sur lit de pissenlits frits à Dijon. Son trio de mousses melon/chocolat/Grand-Marnier à Cavaillon. Son cassoulet à la sauce cacaotée parfumé à la cannelle et aux pépites de chocolat blanc à Castelnaudary. Son rôti de veau farci aux cannelés dans une croûte de chocolat noir à Bordeaux. Et enfin, pour le retour au bercail, son gratin d’endives au maroilles saupoudré de chocolat au lait. La boucle est bouclée. Il veut à présent s’installer à son compte. Son père accepte de lui avancer les fonds pour ouvrir son propre salon du chocolat. Le local est tout trouvé. Une ancienne boucherie fermée en bas de chez lui. Cela fait longtemps qu’il la convoite et la chance veut qu’elle soit justement à vendre, le boucher étant décédé. Depuis le temps qu’il en rêve il sait exactement ce qu’il veut comme décoration. Un lieu coloré et chaleureux qui rappelle les plages du Mexique, du Pérou ou du Chili, pays où poussent les cacaoyers. Des teintes chaudes et tropicales. Vert. Rouge. Brun. Avant d’avoir un dédale de saveurs dans leur assiette, ses visiteurs en auront plein les yeux. Sur le panneau du fond, des cocotiers à perte de vue au bord d’une mer aigue-marine frangée de sable rose, plus doré qu’un pain sorti du four. Au-dessus de chaque table une paillote. Sur les murs des perroquets multicolores. Il ne manque plus que l’enseigne. Pendant tout son périple à travers la France il a toujours trimballé sa vieille marmite qui lui a porté chance. Le nom de l’établissement lui vient donc naturellement  »Marmite cacao ». Cette cocotte il a envie de la garder et de la mettre en valeur. C’est son porte-bonheur. Il lui faut une place de choix dans sa chocolaterie. Il découvre une niche dans le mur, malheureusement un peu trop petite. Qu’à cela ne tienne, il décide d’agrandir le renfoncement. D’un coup de masse il brise le fond. Apparaît alors un coffret de bois. Étonné il le sort. Soulève le couvercle. Sa mâchoire inférieure s’affaisse. Il reste bouche ouverte à contempler le contenu. Jusqu’à ras bord de la cassette s’empilent des liasses de billets de cent euros. Il les pose sur le comptoir. Les compte. Deux cent mille euros ! Il ne peut pas y croire. Il replace le tout dans la boîte. L’enfouit sous des vêtements dans son placard. Il se couche plein de rêves. Déjà au loin se profile l’idée d’une nouvelle chocolaterie au Mexique. Ou au Brésil. Restaurant sur la plage. Huttes au bord de la mer. L’été à Lille, l’hiver au soleil. Quelques employés triés sur le volet… Une vie de rêve ! En attendant, dès le lendemain il achète un deuxième four pour sa cuisine et un percolateur pour la salle. Et aussi des assiettes, des verres, un peu de bibelots… Il peut en acquérir des choses avec tout cet argent. Il est heureux. Il appelle son père pour lui dire qu’il va bientôt le rembourser.

  • Je te raconterai. J’ai trouvé un pactole. Incroyable ! Tu verras.

Il l’invite à venir manger avec lui au salon le samedi suivant.

Monsieur Narvik et son fils sont attablés devant un bon poulet moutarde/chocolat lorsque la porte s’ouvre sur trois hommes sérieux. Un petit moustachu. Derrière lui, un grand maigre et un chauve. Corentin se lève aussitôt.

  • Bonjour messieurs. C’est pour déjeuner ?

Le plus petit n’a pas de lèvres. Une ligne sépare sa moustache de son menton. Il semble être le chef.

  • Corentin Narvik ?

Le restaurateur est tout sourire.

  • C’est bien moi !

La bouche sans lippe s’entrouvre à peine pour parler.

  • Je vous arrête pour le meurtre d’Henri Marvel.

Les yeux du commerçant s’agrandissent. Il bafouille.

  • Mais je ne comprends pas. C’est une erreur. Je n’ai jamais tué personne !

Le chauve passe derrière Corentin pour le menotter. Le chocolatier se débat.

  • Attendez ! Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes fou !

Le premier policier sort deux coupures de cent euros qui lui fourre sous le nez.

  • Vous avez bien dépensé cet argent en début de semaine.

Le restaurateur hausse les épaules.

  • Un billet ou un autre quelle différence ?

L’enquêteur ose un sourire, hideux dans cette fente décharnée.

  • Ah mais justement tous ne sont pas pareils. Les numéros de ceux-ci avaient été relevés. Ils proviennent du casse du Crédit Mutuel de Tourcoing il y a cinq ans.

Il laisse passer un silence. Le père de Corentin assiste à la scène sans oser bouger ni parler. On dirait qu’il s’est transformé en statue. Seule une goutte de sueur sur sa joue atteste qu’il est toujours vivant. Corentin reprend ses esprits.

  • Je n’ai rien à voir avec cette attaque. J’ai trouvé cet argent dans le mur de la salle.

D’un signe de tête il montre la niche où trône la cocotte.

  • Là, derrière la marmite. Ce doit être l’ancien propriétaire qui les avaient cachés… le boucher…

L’inspecteur s’esclaffe. Ses deux acolytes osent des sourires entendus. Sans lèvre se penche sur le chocolatier jusqu’à frôler son nez.

  • Gardez vos balivernes pour le juge. Peut-être qu’il sera assez bête pour vous croire.

Il repart d’un grand éclat de rire avant d’ordonner.

  • Emmenez-le !

Le grand maigre prend le restaurateur par le bras et le pousse sans ménagement. Monsieur Narvik n’a que le temps de crier à son fils.

  • Ne t’inquiète pas, je te trouve un bon avocat !

Du fond de sa cellule Corentin a pu obtenir du papier et un crayon.

Mon cher Papa,

Tu me manques. Je ne sais pas ce qui va se passer pour moi. D’après mon avocat les choses se présentent mal. Les billets en ma possession m’accusent de tout. Pourrais-je faire reconnaître mon innocence ? J’attends avec impatience mercredi prochain pour te voir mais quand tu viendras au parloir, surtout ne m’apporte pas de chocolat.

Christiane Filiatrault