Lune loufoque sous un soleil étrange, par Paul Soussin

« La crainte de la souffrance est pire que la souffrance elle-même ».

Paolo Coelho.

En descendant l’escalier vite, comme d’habitude, il s’arrête net au moment de sortir dans la rue.

Comme d’habitude, il a pensé à enfiler sa chevalière, à emporter sa montre et, comme d’habitude, à prendre son portefeuille en cas d’achat inopiné.

Planificateur et précautionneux de nature, il est rarissime que Pierre oublie quelque chose.

Pourtant, aujourd’hui, il n’a pas pensé à emmener son vieil ami avec lui en balade.

Cet ami lui a permis d’affronter vents et tempêtes, toujours fidèle, à veiller sur le jeune homme.

La plupart des gens n’y voient qu’un objet inanimé.

Vide de tout sens.

Sans réels intérêts affectifs.

Ces mêmes personnes l’appellent communément Parapluie.

Seulement pour Pierre c’est différent.

Il a baptisé son vieux comparse du nom de Jack.

Non pas par une quelconque obsession à personnifier les objets qui l’entourent.

Il s’agit plus d’un besoin qu’il éprouve a s’accrocher à quelque chose.

Ne pas affronter seul les défis quotidiens.

C’est pour cela que Jack l’accompagne depuis des années maintenant.

Lui apportant réconfort et protection dès qu’il quitte sa demeure.

Il faut dire également que depuis l’arrivée de Pierre dans cette grande ville, le temps n’avait pas été clément.

Pluies incessantes, jour après jour, mois après mois.

Il ne lui reste plus qu’un vague souvenir d’une lointaine journée ensoleillée, où il avait pu apercevoir un ciel bleu et dégagé.

Se promener le long de la berge, bercé par le concert des oiseaux matinaux.

Rire à gorge déployée en compagnie d’inconnus croisés sur le chemin.

Seulement, de l’eau avait coulé sous les ponts depuis.

Grisaille constante, longues journées pluvieuses, averses et tempêtes ont contribué à emplir tout son être d’une tristesse et d’une solitude émotionnelle immense.

La ville était devenue un océan où les vagues abondent.

Le faisant errer la nuit tel un vagabond.

Fidèle au rendez-vous sous la pleine lune, dans les abîmes, une épaisse brume recouvre la ville.

Aujourd’hui ne déroge pas à la règle. Il pleut.

Une pensée submerge l’esprit de Pierre.

Je ne peux décemment pas sortir sans Jack, je ne supporterai pas les intempéries. 

Ni une ni deux, Pierre s’empresse de récupérer son camarade imperméableà l’étage.

Il redescend les escaliers vite comme d’habitude, ouvre la porte, et s’arrête, comme d’habitude, au moment de s’aventurer dans la rue.

Mais cette fois-ci c’est pour une toute autre raison.

Ce n’est pas la pluie qui l’arrête, ni un oubli, c’est une délicieuse rencontre inhabituelle.

Un jeune cardinal rouge s’immobilise sur la boite aux lettres du jeune homme.

Echange furtif de regards, légèreté peu commune.

Une forte bourrasque.

L’oiseau s’envole.

Fulgurance vermillon.

Encore sous le charme de ce doux et éphémère moment, Pierre décide de se laisser emporter par le vent et de suivre la direction de l’oisillon.

Quelle étrange sensation pour lui de changer de cap !

En effet, il n’est pas coutumier du fait.

Il s’est peu a peu enfermé dans une routine méthodique et immuable.

Auparavant il appréciait nouveauté et inattendu.

Cependant, en ce vendredi d’octobre, le jeune garçon ose.

Il s’offre l’opportunité de s’émerveiller.

Simplement suivre et admirer la douceur de la vie autour de lui.

Certes le cardinal a pris la tangente, mais il y a tant de choses fascinantes à découvrir.

Sur cette réflexion, il déploie Jack au-dessus de lui, afin d’entamer sa route à l’abri.

Quelques enjambées plus tard, une bonne odeur parvient aux narines du jeune homme.

Une échoppe face à lui propose marrons et crêpes.

Un commerçant, peu loquace, s’affaire à disposer une guirlande rouge et noire autour de son enseigne.

Araignées, lampions et citrouilles occupent les vitrines des magasins environnants.

Il me tarde d’être à demain soir pour récolter pleins de bonbons et fêter halloweendit un garçon à ses camarades en passant à côté de Pierre.

Lui aussi partage une certaine allégresse en cette période automnal.

Non pas particulièrement pour Halloween

Mais plus globalement pour la saison hivernale qui s’approche.

Bientôt le temps des fêtes.

Bientôt l’air frais et vivifiant annonçant l’arrivée de la neige.

Bientôt le retour des journées courtes et des nuits longues.

Bientôt l’époque des bougies, des boissons chaudes et des films de noël à la télévision, rêve-t-il.

A ces simples pensées il esquisse un sourire songeur.

Au détour d’une ruelle, Pierre aperçoit une bijouterie attrayante.

La vue de quelques jolies chevalières présentes en vitrines ne le laisse pas indifférent.

La silhouette de la bijoutière non plus.

Il ouvre la porte.

Une légère odeur de vanille atteint ses narines.

J’espère que cette senteur vous convient… demande aimablement la boutiquière en allumant quelques bougies.

Ces lueurs réchauffent l’âme de Pierre.

L’arôme de la vanille n’est pas loin d’être mon favori! rétorque-t-il d’un ton enjoué.

Voilà un point commun alors.

En quoi puis-je vous aider Monsieur ?

Je suis à la recherche d’une jolie bague.

Vous avez une préférence pour le matériau ou pour le style?

A vrai dire pas tout à fait.

Si vous pouviez m’indiquer quel est votre bijou préféré, cela pourrait me donner des idées. 

Après quelques minutes de recherche, la jeune commerçante dépose une magnifique bague devant Pierre.

Constituée d’un anneau en or blanc, d’une éclatante pierre de Jade finement taillée, et sertie de brillants diamants.

Facile de concevoir que ce bijou est le privilégié de cette demoiselle.

D’ailleurs cette demoiselle, comment s’appelle-t-elle?

Sur un ton mystérieux il demande : Puis-je connaître votre prénom?

Bien sûr. Je suis Mélodie, lui répond-t-elle naturellement.

Cette bague vous plait?

Soyez sûre Mélodie, que c’est la plus belle pièce que j’ai eu la chance de voir. Vous avez définitivement des goûts raffinés ! Je l’achète ! 

La jeune femme dépose la bague dans un splendide écrin, le ferme délicatement, et demande :

Est-ce pour offrir?

Oui tout à fait, pour une très belle créature, acquiesce Pierre d’un air enjoué.

Une fois l’écrin emballé d’un joli papier cadeau, il s’acquitte du paiement.

Il observe l’étui.

Il sourit.

Puis il se dirige vers la sortie.

Vous oubliez votre bijou Monsieur!

Il est pour vous. C’est votre favori, donc c’est normal qu’il vous revienne. 

A peine eut-il le temps d’apercevoir la surprise et le sourire de la jeune femme, qu’il ouvre la porte de la bijouterie et tend son ami Jack au dessus de lui pour continuer son chemin.

Une goutte d’eau dans l’océan, un cri dans le désert.

Non loin de là, un groupe d’adolescents s’amuse autour d’un panier de basketball.

Un autre groupe un peu plus jeune court derrière un ballon dans une partie de football endiablée.

Un enfant saute dans une flaque.

Contrairement à sa mère, lui est enchanté par cet acte frivole.

Il semble aux anges.

Pierre l’observe.

L’insouciance et la légèreté du chérubin réveillent en lui de vieux souvenirs égarés.

D’un temps pas si lointain finalement où chaque vision, chaque senteur, chaque bruit n’étaient qu’éblouissement et extase.

Une étincelle commence peu à peu à revenir dans son cœur.

Le sourire de l’enfant ruisselant continue d’éclairer ce moment.

« Quand on tombe dans l’eau, la pluie ne fait plus peur » dit une voix suave.

D’où viennent ces paroles ? Qui les prononce ? Pierre se retourne, et découvre une éclatante jeune femme.

Ce n’est pas de moi, c’est un ancien proverbe russe, ajoute-t-elle en arborant un large sourire.

Délicieuse approche.

Fascinante accroche.

Aussitôt ces mots prononcés, le temps s’arrête.

Le jeune homme contemple son interlocutrice.

Elégantes bottines se mariant à des collants noirs qui protègent des jambes affinées et élancées.

Jupe patineuse vert kaki.

Long trench-coat noir ouvert, laissant apparaître une délicieuse chemise à jabot blanche.

Exquis visage.

Pétillant regard.

Doux sourire.

Un léger détail attire l’attention de Pierre.

Un subtil grain de beauté sur sa joue gauche.

S’il devait choisir un petit rien qu’il affectionne intimementchez les femmes, nul doute que ce serait un grain de beauté sur la joue.

Le temps s’est-il arrêté pour elle aussise demande Pierre.

Il faut lui répondre!

Est-ce une passion chez vous d’aborder les hommes en leur soufflant un proverbe, ou suis-je privilégié? interroge-il d’une manière badine.

Si j’ai bien compté vous n’êtes que le 38e aujourd’hui, donc c’est plutôt rare comme vous pouvez le constater!

Rires partagés.

Adoucissement de la complexité d’une première rencontre.

Loin de moi l’idée de vouloir vous brusquer, mais il y a bien quelque chose que je n’ai encore jamais demandé à un homme. Vous seriez donc le premier cette fois-ci? renchérit-elle.

Ah oui ? Je vous écoute, répond Pierre intrigué.

Voilà.

A vrai dire je vous ai remarqué de loin.

En plus avec votre splendide parapluie!

Alors je me suis approchée, et je ne sais pas, vous m’inspirez. J’aimerais apprendre à vous connaitre, je ne sais même pas votre nom, mais seriez vous disponible pour échanger autour d’une boisson chaude ?

Le charme irrésistible de cette femme enflamme le cœur lourd de Pierre.

Ce serait un vrai plaisir de partager un moment avec vous, répond-il allègrement.

Ils prirent donc place dans un café tout proche.

Je vais prendre un cappuccino s’il vous plaît.

Pourriez-vous au passage informer la personne assise devant moi que je m’appelle Lucie, et lui demander par la même occasion son prénom ? dit la jeune demoiselle d’un ton amusé.

Monsieur… vous êtes assis en face de Lucie. Celle ci souhaiterait connaître votre prénom.

Quant à moi j’aimerais savoir quelle boisson pourrait vous satisfaire? interroge discrètement le serveur.

Et bien, je dirais, respectivement Pierre et thé vert.

D’un geste élégant, Lucie saisit un journal à proximité, l’ouvre à la page horoscope, et interroge :

Pourrais-je savoir votre signe du zodiaque?

Scorpion, comme vous, me trompe-je?

Suis-je si peu mystérieuse?

Avec malice, elle griffonne quelque chose sur le journal et le tend à Pierre.

Le jeune homme observe la revue.

Sous le signe du Scorpion est écrit :

Vous allez rencontrer une déesse vivante aujourd’hui.

Offrez lui un sourire.

Il sourit.

Le serveur apporte les boissons.

Celles-ci sont servies en compagnie de deux biscuits chinois ayant en leur cœur un petit morceau de papier.

Les deux s’empressent de comparer leurs maximes

Lucie débute : « Croire en la magie sienne ».

Pierre enchaîne : « Fin d’ère, nouvel air ».

Sur le jukebox, une musique démarre.

« My Funny Valentine » par Chet Baker.

Les premières paroles ensorcellent les deux complices.

Ainsi commencent-ils leur dialogue afin de se découvrir.

Les minutes passent.

Les heures s’écoulent.

Lorsqu’elle parle, ses yeux reviennent sans cesse sur elle.

Il n’aurait jamais cru qu’un regard pouvait habiller ses journées.

Lorsqu’il lui parle, il se sent pris en considération.

Son attention est sans failles.

Elle ne cherche pas à se regarder en lui.

Ne pense pas à elle.

Ni à la réponse qu’elle va donner.

Elle n’a pas renoncé à la rencontre.

La véritable rencontre.

La seule qui ait du sens.

Il pensait que pour la séduire, il fallait la faire rire.

Seulement à chaque fois qu’elle rit, c’est lui qui est séduit.

Elle aime la peinture ; lui aussi.

Elle aime les musiques entrainantes des années 50 et 60 ; lui aussi.

Elle aime les longues promenades ; lui aussi.

Elle aime les plaisirs simples ; lui aussi.

Elle aime cette rencontre ; lui aussi.

Ce soir, un rayon de lune illumine le visage de Pierre.

Ça te dit d’aller marcher un peu? J’adore l’ambiance de la ville la nuit, dit Lucie en enfilant son trench-coat.

Oui, partageons ensemble cette aventure nocturne.

Pierre ouvre la porte du café à la jeune femme.

Une fois sortit, il se prépare à déployer son parapluie.

Elle l’arrête.

Pierre, il ne pleut pas.

Il n’a pas plu depuis des semaines.

Range Jack, et tiens-moi par le bras… 

Paul Soussin