Lumières citadines, par Flora Gouache

Il va s’allumer dans 3…2…1… Ça y est, la lumière a transpercé la nuit. Dix-huit heures précises. Cela me fascinera toujours autant. Il ne me reste plus qu’à voir s’il va s’éteindre à une heure du matin. Cela me rassure de voir cette lumière blanchâtre éclairer mon petit bout de trottoir. Disons que cette ponctualité est venue faire partie de mon train-train quotidien. Il faut dire que ça surprend au début de se faire interrompre son fil de réflexion par une lumière sortie de nulle part. Je me souviens de la première fois, c’était il n’y a pas si longtemps, un mois je dirais.

Je venais tout juste de déballer mon dernier pinceau, tout était en place dans mon appartement, il n’y avait que l’essentiel, mais cela me suffisait. J’ai éteint la lumière comme j’avais l’habitude de le faire chez mes parents, puis, je me suis allongée d’un coup sur mon lit qui s’est mis à grincer. J’ai alors laissé mes pensées divaguer, aller et revenir, les faire s’agiter, faire surgir l’essentiel, le laisser s’écraser en écumes claires et bouillonnantes dans mon inconscient. Et, la vague s’est brisée. Une lumière tamisée s’est infiltrée dans l’espace crépusculaire de méditation dans lequel je m’étais plongée. Je n’ai eu d’autre choix que d’ouvrir les yeux. La source de ce désagrément fut très vite identifiée. Mes pas se sont alors machinalement dirigés vers la fenêtre. En poussant le rideau, je me suis retrouvée éblouie par cette lueur sortie de nulle part. Mes yeux se sont adaptés, j’ai fini par voir le trottoir usé, la poussière virevoltant dans le faisceau révélateur. Les fissures révélées sur les façades des bâtiments.

Je n’ai pas pu en décrocher le regard. Une chose si simple, mais pourtant si poétique s’était offerte à moi. Je me suis assise sur le rebord de ma fenêtre, le front posé sur le carreau froid, et j’ai contemplé tous les petits détails, ces reflets de lumières, les papillons de nuit dansant en arabesques dans la lumière hypnotisante.

Cette lumière a remplacé l’obscurité qui me permettait de réfléchir. Il fallait que je change, changer d’environnement, de fréquentations, de manière de penser. Je me détache petit à petit de ma vie d’enfant bien tranquille pour tracer mon véritable chemin. Alors je suis comme tous les soirs, assise sur le rebord de la fenêtre, sauf que cette fois, je la dessine, mon regard est deux fois plus aiguisé que les jours précédents.

Si l’on commence par l’examiner par la base, il est possible de voir les pavés déformés, comme s’ils s’étaient écartés pour laisser pousser cet arbre de lumière et de métal. Des tâches plus sombres le parsèment, forment son écorce remarquable et solide. Le regard remonte et parcourt les deux branches métalliques gracieuses et enroulées sur elles-mêmes. Et là, l’on tombe sur cette lumière couleur d’or venant donner vie à tout ce qui l’entoure. Si puissante, qu’on l’enferme dans une cage de verre. Sans elle, plus de trottoirs, plus de murs, plus de rue, plus d’activité. Lumière créatrice de décor, créatrice de vie, créatrice de pensées. Tout le monde passe devant, plus personne n’y fait attention. Et c’est bien normal, il y en a des dizaines d’autres des lampadaires. Un chien a même probablement pissé dessus. Et pourtant, un arbre, on le voit, on l’admire, on le divinise, mais des arbres, il y en a des dizaines d’autres, et cet arbre, un chien a probablement pissé dessus.

Après une journée passée à vitesse lumière dans les rues et les différentes boutiques, je rentre chez moi en laissant derrière moi les rues remplies du troupeau guidé par les aiguilles d’une quelconque montre. Je jette ma veste en vrac dans un coin, et Je m’arrête un instant sur ce pan mur qui va, je le sens crouler sous les feuilles que le temps finira par altérer.Ce sont tous mes dessins plus ou moins colorés. Ils sont organisés en cercle, avec au centre, le lampadaire prodiguant sa lumière de papier aux autres créations. Je me sens bien. Tout est calme. Le frigo n’émet qu’un léger vrombissement. La tuyauterie étouffe les gargouillements de l’eau. Les bruits de moteur ne sont que caresse. Je suis dans une bulle de sérénité. Mais voilà que j’hésite : garder ce calme et ne rien faire, ou le briser avec une musique entraînante ? Mon esprit contradictoire a fait son choix. Je sors mon portable, monte le volume et mets ce qui me vient.

La journée est presque finie, que je peux dorénavant observer de ma fenêtre les groupes d’adolescents qui sortent en boite ou dans les différents bars. Pour certains la soirée vient de commencer, mais pour d’autre, leur démarche indique qu’ils ont déjà bien entamé la nuit et leurs bouteilles. Encore une fois, je ne fais qu’observer le monde environnant telle une ermite dans sa grotte, attendant que son feu s’allume. Une petite vieille fais la même chose que moi à quelques fenêtres de là. Suis-je comme elle aux yeux des autres ? Une figure fantomatique qui jauge tout et n’importe quoi ?Inconsciemment, je redresse mes épaules, voulant me démarquer de cette silhouette macabre.

La lumière est là. Le réverbère éclaire de ses rayons les trottoirs sales. Cette fois-ci, j’ai une feuille plus grande et des couleurs plus vives. Une petite fille sursaute, surprise par cette soudaine lumière. Elle freine la main de sa mère qui tire un peu sur son bras pour la tirer de sa rêverie. Je regarde cette fillette au manteau rose pâle s’éloigner, et une autre tâche de couleur entre dans mon champ de vision. Du blanc du noir couplé à un rouge saillant. Le lampadaire rend ses couleurs plus chaudes encore si cela est possible. Ses yeux se posent sur le haut de l’arbre scintillant, ses paupières et ses lèvres se plissent. Mon pinceau et mes pensées se sont arrêtés. Je crois que j’ai trouvé une nouvelle muse.

Flora Gouache