Louise aux pieds nus, par Patrick Uguen

Elle était plantée au milieu de la chaussée, les pieds nus dans une flaque d’eau. Suspendue. Paralysée. Elle ne pouvait plus bouger. Où avait-elle bien pu perdre ses chaussures ? Elle pleura. Ils les avaient achetées ensemble, elle et son compagnon, de bêtes chaussures de ville, lors de leur premier voyage parce que le talon des autres s’étaient cassés et qu’ils n’étaient qu’au début de leur exploration de Florence. Des bêtes chaussures qu’elle portait toujours depuis lorsqu’ils leur arrivaient de voyager encore. Elle pleurait pour des chaussures au milieu des ruines et des débris qui flottaient dans le reflux de la vague. Le barrage avait cédé. Le flot monstrueux avait tout dévasté. L’étroite vallée s’était remplie d’un coup, en quelques secondes, puis vidée. C’était maintenant un ruisseau qui serpentait au milieu des décombres. Toute l’intimité d’un village vomi sur les trottoirs : des sous-vêtements, des machines à laver, des armoires, des peluches, des livres… A chaque coin de rue, s’amoncelait un fatras tragique et absurde de branches et de troncs, de voitures renversées, de tôles arrachées. Un cadavre de chien, une vache éventrée et puis des êtres humains : une femme à plat ventre, la tête dans une flaque. Dans un jardin, un divan avait traversé la baie vitrée d’une maison à demi écroulée. Un corps sans vie, disloqué y était bizarrement allongé. Elle regardait autour d’elle, à demi-inconsciente, sidérée par la désolation. Ses oreilles bourdonnaient, le silence qui avait suivi l’infernal fracas de la vague disparaissait peu à peu mais elle entendait à peine comme une rumeur, le thrène sourd des lamentations, la confusion lointaine des appels et des premières sirènes. Une main dépassait du tas de poutre et de gravats. Elle se mit à fouiller. Elle dégagea un corps, mort. Malgré le froid et les blessures, comme par automatisme, elle se dirigea vers d’autres tas, vers des cris et des larmes et elle aida. Peu à peu, les sons devinrent plus nets à ses oreilles, sa conscience revint aussi. Elle vit alors et comprit l’ampleur du désastre dans le chaos qui s’étendait autour d’elle ; un homme l’appela. Sa voiture s’était pliée autour d’un pilier. Elle s’approcha. Il gémissait, tremblait, frigorifié. Il ne parvenait pas à maîtriser ses mains désordonnées. Elle réussit à le sortir par le pare-brise, l’assit au sol, allait soigner ses blessures mais déjà un autre gémissement l’alerta. Elle se dirigea vers d’autres éboulis d’où sortait la moitié du corps qui appelait et qui ne faisait qu’un avec les briques à partir de la hanche.

Il fallait de l’eau. Absolument. Pour les piscines et les golfs et les pelouses et les complexes du littoral. Elle avait alerté en vain sur cette folie touristique et immobilière. Des millions de mètres cubes d’eau pour des glaçons, des chasses d’eau et des hectares d’impeccables gazons. Les sècheresses successives, de plus en plus fréquentes, avaient tari les nappes et les sources. De la plaine de la Crau à celle du Var, on ne tirait des fonds des puits et des forages qu’une eau saumâtre qui tuait les plantations. Les champs mouraient. Son voisin s’était pendu au figuier du carrefour de la grand-route de Pierrefeu à l’entrée de son exploitation. Son corps flotta quelques heures au matin d’un petit mistral. Mais on s’en moquait. Il fallait de l’eau dans un presque désert pour onze millions de personnes. Au début, elle était seule. Elle fermait les robinets des arrosages municipaux L’eau coulait en abreuvant un goudron stérile, elle détruisait les douches gratuites le long des plages. Des pluies individuelles qui se perdaient dans le sable des plages privées. Elle sabotait l’alimentation des golfs de la région. Après le suicide de son ami, certaines consciences s’éveillèrent. La troupe grossit : Les zorr’eaux, association du colibri.

Les manifestations se multipliaient. Elles faisaient tâches sur la Croisette. On les dispersait avec des lances à eau ! Quelle ironie ! Les colibris venaient avec des amphores vides et s’amusaient à les remplir.

Elle était montée au village, au pied de la retenue, pour tenter de fédérer les colères. Là-haut aussi, les rivières manquaient d’eau tant les barrages la thésaurisaient pour alimenter le canal de la Durance et du Rhône. De l’eau morte. La côte assoiffée réclamait toujours plus. Alors les barrages s’étaient multipliés. Les Alpes s’en couvrirent. On allait vite. On rafistolait à peine les anciens dans la précipitation des besoins, on prolongeait par décret leurs durées de vie… Sous les coups de boutoirs des étés surchauffés, les glaciers fondaient à vive allure. Des afflux d’eau massifs qui poussaient à leur charge maximale les structures des vieux barrages. Les géologues s’inquiétaient. On ne les avait pas prévus pour ces conditions-là. Les argiles s’asséchaient en profondeur, devenaient friables. Ils étudiaient, ils concluaient, ils alertaient.

Et puis voilà.

« Plus jamais ça ! » avait-on promis. Après la catastrophe, elle ne porta plus jamais de chaussures. Louise aux pieds nus. C’était son surnom. Elle les rappellerait à leurs promesses. Elle lutta tout le reste de sa vie. Les révoltes de l’eau ! Les jacqueries aquatiques ! Selon les obédiences, les journaux avaient ainsi titré les luttes qu’elle et d’autres avec elles avaient menées.

Elle est vieille maintenant, toute sèche, assise au bord du puits sec de son jardin mort. Elle entend, aux limites de son terrain, les marteaux piqueurs des ouvriers. On installe le panneau publicitaire et le mobile home de vente des promoteurs. « Prochainement, ici, Les fontaines de la Crau, idéal investissement ». Elle relit sans trop y croire son ordre d’expropriation. « Par raison d’intérêt général… ». Elle tombe ou se jette.

Le promoteur lui a érigé une statue-fontaine au centre de son lotissement. Régulièrement, les sciroccos la fouettent et leurs sables arides. De ses mains repliées tombe un filet d’eau qu’un décret municipal arrête huit mois sur douze.

Patrick Uguen