Lettre de l’au-delà, par Stéphanie Belso

Tu me parlais souvent de Carlos CASTANEDA et de son livre  » La force du silence » traitant de la compréhension du monde des sorciers. Tu me parlais aussi de l’Inde où tu rêvais d’aller vivre à Auroville,  lieu d’une vie communautaire universelle où hommes et femmes apprendraient à vivre en paix, dans une parfaite harmonie, au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités. Tu voulais que je partage avec toi une vie marginale, à la fois étrange et mystique,  une vie à deux, à côté des autres, à côté de ma famille et de mon fils unique… dans un état fusionnel. Pour se faire, tu as choisi que nous habitions dans une petite maison perdue dans la campagne limousine,  MONTMAUD. Tu n’as pas pu t’imaginer alors, à quel point j’étais désemparée. Tous mes repères disparaissaient en même temps. D’un monde d’apparence—toilettes, coiffures, maquillage et surtout bijoux—tu me voulais nature. Tu ne comprenais pas que je puisse être accro à tous les accessoires que tu qualifiais avec mépris de fanfreluches. Amoureuse je m’habillais de toi… dans notre maison sans eau courante ni chauffage, je vivais à ta convenance et me laissais porter. L’amour nous rendait aveugles et sourds mais pas insensibles. Ta passion pour la terre, ta communion avec elle, tes dialogues avec les arbres te rendaient simplement et pleinement heureux. Moi je me ressourçais dans une discrète mais profonde complicité avec mon fils qui peu à peu s’éloignait de moi… J’avais choisi la vie avec toi et pensait-il sans lui.

Tu acceptais parfois de m’accompagner à Limoges, la grande ville voisine,  le cirque citadin comme tu disais. Cela faisait un an que nous étions ensemble,tu me tenais la main et nous faisions pour la première fois du lèche vitrine. Soudain, tu te figeas devant une bijouterie. Intriguée je cherchais ton regard. Ton visage souriant se tournant vers moi, tu m’as proposé de m’offrir une alliance. Ma surprise fut immense… J’en pleurais et tu m’as dit : « Å ta main elle serait trop loin de ton cœur, alors porte-làpour toujours autour de ton cou avec un cordon de chanvre que je te fabriquerai ».

Cinq ans, dix ans passèrent, tu devenais de plus en plus sauvage avec les miens, refusant même toutes les invitations. La solitude à deux me pesait de plus en plus et tu me trompais avec l’alcool et les herbes. Malgré tout nous nous aimions, été comme hiver, attachés que nous étions à la nature qui faisait tout notre voisinage. Quinze ans, vingt ans, mon fils loin de moi vivait sa vie d’homme et de père sans moi.

Ainsi à tour de rôle, à des années d’intervalle, nous avions appris lui et moi  à déplacer le curseur de l’amour filial par de longues absences et quelques brèves rencontres. Toi et moi parlions rarement de lui, trop tournés sur nous-mêmes, j’allais dire sur nous 3 —l’alcool prenait peu à peu ma place et tes voraces addictions souvent dépassaient les bornes—

J’ai beaucoup souffert de te voir souffrir… perdre la tête et me faire perdre la mienne. Je t’aimais et ne voulais pas croire à l’issue fatale de notre histoire. Quelques années suivirent douloureuses. La plupart du temps, nous vivions en parallèle, toi avec ta déchéance et moi avec mes illusions. Un soir je rentrais chez nous après une journée de travail, tu gisais sur le sol de notre unique pièce. Tes paupières grandes ouvertes ne voulaient plus me voir et ton souffle me disait que tu étais parti, me donnant la liberté d’une autre vie sans toi.

J’allais tenter de revivre socialement, retrouver ma famille et surtout mon fils. Allait-il me pardonner ? Comprendre que je n’avais pas choisi mais subi un amour dévastateur.

La route fut longue avant de nous retrouver avec mes petites filles et mon fils à une table familiale.

J’étais sans doute trop heureuse…quand soudain, comme pour me punir de l’être, j’entendis mon fils me dire sur un ton autoritaire : »Maman je te demande d’enlever l’alliance pendue à ton cou ». Foudroyée, sans voix, je compris à cet instant combien je t’avais aimé au-delà des bornes.

 

Stéphanie Belso