Les yeux de son père, par Monique Lacotte

Ils traversèrent le pont sous la pluie. Lui continuait de lui parler et elle en avait assez.

Entre Annabelle et Denis c’est la discorde. Le sujet ayant été abordé maintes et maintes fois sans résultat, chacun campe sur ses positions. Annabelle sort de ces affrontements le cœur lourd, empreint d’une infinie tristesse. Elle promène alors ses mains sur son ventre, ce ventre dans lequel jours après jours un petit être prend de la place. Quand le galbe de ses hanches aura pris des proportions plus arrondies pense-t-elle, toute tentative d’opposition sera écartée, dès lors on ne pourra plus rien faire. Elle ne veut pas que l’on porte atteinte à la vie qui est en elle. Les pressions morales exercées par son mari n’ont aucune influence. Il lui faut gagner du temps, ensuite Denis devra se rendre à l’évidence, il sera trop tard pour agir.

Les rafales atteignent son visage de plein fouet, le vent plaque ses mèches brunes. Les gouttes coulent sur ses joues, glissent dans son cou, se dispersent, se perdent. Annabelle retient un sanglot, des larmes au goût amer. Tenir bon.
Denis presse sa main, accordant leurs pas, si près. Elle sent à travers l’étoffe la chaleur de sa hanche. L’instinct protecteur de son mari l’étouffe parfois, attendre un enfant n’est pas une maladie !

Le docteur a confirmé sa grossesse, les examens d’usage ont été pratiqués. Simple routine a-t-il dit. Cependant la venue d’un enfant peut comporter parfois un risque et ce risque, particulier pour elle, elle le connaît mais elle a décidé de ne pas y penser … enfin pas trop.
L’espoir d’être mère transforme sa vie, si seulement il n’y avait pas les protestations de son mari.
– Tu n’es pas prête pour avoir un enfant, on verra plus tard, donnons-nous le temps de réfléchir.
– Plus tard ce sera la même chose. D’ailleurs je ne vois pas où est le problème, je ne suis pas la première femme dans cette situation à vouloir être mère et bon nombre l’assument plutôt bien.
– J’en suis conscient mais je pense que pour ton bien et celui de l’enfant à naître, il est crucial de mettre un terme à ta grossesse.
– Tu es un monstre.
Denis prend les coups en plein cœur, lui qui a tant de mal à dissimuler ses vrais sentiments. Mais que deviendrait leur vie si… si quoi ? Lancinante l’idée le harcèle.
– Je serais moins soucieux si tu acceptais de faire un dépistage prénatal. Nous saurions au moins si nos inquiétudes sont justifiées.
Annabelle ne répond pas, une telle éventualité demande réflexion.

La pluie a cessé de tomber, elle se dirige vers la tonnelle au fond du jardin. Son refuge, un havre de paix. Elle atteint le pied de vigne que son grand-père a planté en bordure de l’allée il y a déjà bien longtemps, promène ses mains sur l’écorce noueuse, palpe les crevasses de cette vieille enveloppe. Le sarment est là, dissimulé sous les feuilles il part en direction de la touffe de jasmin. Elle y est presque. Un poteau taillé à la serpe avec chaque fois les mêmes éraflures, les mêmes échardes, l’usure du temps. Trois pas à gauche, le banc de pierres à l’abri sous les feuillages et la mousse par endroits sous ses mains.

A l’abri des regards elle laisse libre cours à sa peine. Petite, son grand-père l’emmenait ici, sa main blottie dans la large main de l’aïeul. Il ne la lâchait que lorsqu’ils avaient contourné le buisson de lauriers-roses. Elle était arrivée. Il s’asseyait alors et allumait sa pipe. Souvent elle venait se blottir contre lui, la joue posée sur l’étoffe rugueuse de la vieille veste. Il lui décrivait les différentes essences du jardin arboré, la couleur des roses. Aujourd’hui, balayées par les rafales de pluie et de vent leurs senteurs ne font plus frissonner ses narines. Comme elle la nature est triste. C’est devenu compliqué, tout est obscur dans sa tête comme dans son cœur. Et si Denis avait raison, elle doit lui faire confiance. C’est décidé, sans plus attendre elle va consulter des spécialistes et se soumettre à des examens complémentaires.
Denis ne veut pas de cet enfant et en même temps il est si attentionné ! Elle lui en veut presque parfois d’avoir autant de prévenances, ça l’énerve.

Depuis peu elle porte en elle cette petite chose à peine commencée, le germe de leur amour. Son mari l’aime, ça ne fait aucun doute, elle connaît les accents voilés de sa voix, les cassures qui mettent fin à trop d’émotion. Il arrive parfois que dans un moment d’abandon, le dos appuyé tout contre Denis, la tête sur son épaule, doucement elle lui prenne la main, la pose sur son ventre. Immobile elle ne peut que deviner le trouble de son regard. Être père ! Denis serait si heureux s’il n’y avait pas ce doute persistant. A chaque question, la même réponse : c’est trop risqué. Ce bébé arrive dans leur vie comme un tourment. Minuscule et déjà il s’impose, ils étaient beaucoup plus tranquilles avant.

Bon sang ! Le chagrin l’aveugle, quel misérable il est. Si seulement il pouvait comme Annabelle faire abstraction de ses craintes, elle qui a décidé sans plus attendre de porter une robe de grossesse, afin qu’on le sache, du moins qu’on le devine, en attendant que son ventre s’arrondisse.
– Comment me trouves tu ? lui a-t-elle demandé en faisant virevolter sa robe.
Un lourd silence s’établit. Denis la contemple, ému.
– Tu es tellement belle, ça te va bien. Mais quel dommage, l’idée que ce soit une robe de grossesse me met mal à l’aise.
Annabelle fond en larmes. La prenant dans ses bras il la berce tendrement.
– Ne pleure pas ma douce.
Ne pas lui faire de peine, la protéger et lui dire ce qu’elle a envie d’entendre : malgré lui, il l’aime déjà cet enfant, ce petit bout d’homme, cette si petite chose.
Bébé aura le sourire de sa mère et les yeux de son père. Enfin il aimerait que ce soit ainsi.
Plusieurs jours se sont écoulés, l’attente est longue. Il pleut à nouveau lorsque Denis reçoit enfin les résultats du labo. Son cœur s’accélère, pas le temps de se mettre à l’abri. Entre ses mains tremblantes, sur une unique feuille, les dessins d’une vie. D’un coup… sous ses yeux, en caractères gras : Aucun risque. Normal. Un tel bonheur vaut bien quelques larmes. Il ne soupçonnait pas à quel point ce bébé avait pris de la place dans son cœur. Sa grande joie sera lorsque la lumière fera clignoter ses paupières.

Vite, rejoindre Annabelle, lui dire…
Denis se dirige vers la tonnelle où il sait qu’elle s’est abritée en ce début d’après-midi.
– Annabelle, les analyses … les tests ne révèlent aucune anomalie.

D’un bond, guidée par la voix de son mari et ses pas sur le gravier, elle s’élance en oubliant sa canne blanche.

Monique Lacotte