Le seau, la pelle et le râteau, par Sylvain Beaujean

 

Les vacances. Une plage. Un enfant qui remplit un seau de sable. Des chatouilles et un estomac lourd en perspective pour le récipient. Juste le temps de sourire à la pelle, son amour, que voilà le seau qui part tête en bas au contact du sol. Sensations fortes et tournis garantis. Il n’avait plus qu’à desserrer ses muscles pour que la première tour d’un beau et grand château  naisse. Pour cela, il ferma les yeux dans l’attente des petites tapes finales du bâtisseur sur son socle. Cela lui changeait de celles du râteau. Son ennemi juré. Une histoire ancienne.

C’était l’année dernière sur les plages de Carnon dans le sud de la France. Après avoir joué pendant des heures avec la pelle sur le sable chaud, il décida de tenter sa chance et de lui en rouler une. Malheureusement la pelle fut surprise et sa réaction fut des plus rapides. Le seau prit une bonne claque. Sur ce coup là, il se sentit bien sot. Gêné, il fit des excuses à la pelle et lui proposa de retourner jouer dans le sable. Ce que la belle accepta volontiers. Lui pardonnant ce geste malheureux mais attachant. Au bout de quelques heures, alors qu’ils étaient tous les deux tranquilles en train de s’amuser sur la plage, un petit grain de sable vint les faire déjouer. Un râteau était à l’approche. Le seau fit grise mine. Un râteau dans la journée, cela lui suffisait.

Ce râteau de bac à sable avait plus l’air d’une racaille (terme technique qualifiant un râteau qui aurait une nature à plutôt ramasser des cailloux que du sable). En plus il lui manquait une dent. Pas de quoi emballer la belle. Cependant la pelle semblait intriguée par ce personnage. En un tour de danse, le râteau dessina un cœur sur le sable. Le seau fut écœuré par un tel agissement. La pelle, qui était jusqu’à là de couleur verte, devint, malgré elle, toute rouge. Puis dans un dernier tour de danse, le râteau, malicieusement, en profita pour assener au seau un gros coup sur la tête. Cela ne lui fit pas du bien. Il perdit son équilibre et se renversa sur le côté. La pelle et le « bad » râteau se mirent à rire. Douloureux et humilié, le seau avait mal.  La pelle lui tourna le dos et la racaille rit de plus bel de toutes ses dents. Sauf une.

Le seau, lui, était totalement vidé par tant d’émotions. Il était bon à ramasser à la pelle. Mais malheureusement pour lui, elle et le râteau étaient déjà loin. Ils se mirent à jouer main dans la main en parfaite harmonie : la pelle creusait profond tandis que le râteau ratissait large. Soudain, il entendit son prénom. Il répondit à la pelle. Mais ce n’était pas elle qui venait de l’appeler. Sa déception en fut plus grande. Ce fut la goutte qui fit débordée rien du tout. Il  avait perdu tout son contenu lors de sa chute et dans ses larmes. Cependant. Une énergie nouvelle l’envahissait. La jalousie ? La honte ? Ce râteau avait dépassé les bornes. Il ne supportait plus de voir sa belle et le bête. Il était temps de ne plus se contenir face à cet envahisseur qui avait tendance à manger à tous les râteliers, marcher sur ses plates-bandes et rouler les pelles dans la farine. Il se redressa. Difficilement. Mais à force de rouler-bouler, il se remit d’appui et d’équerre sur son socle. La stratégie était donc simple. Mettre l’ennemi dans l’incapacité de nuire. Et reconquérir sa belle.

Autant le seau n’était pas quelqu’un d’agressif voire même plutôt généreux par ses formes, autant il ne fallait pas non plus le prendre pour ce qu’il n’était pas. Décidé, il s’approcha de ce truand ravi qu’il ne soit pas non plus accompagné de six autres mercenaires. Soudain, une ombre arrondie et grandissante cacha le soleil. Surpris et inquiet, le râteau se retourna. A la vue de la bassine, il se gaussa. Le seau tiqua. Les crabes se planquèrent. Les vagues se retirèrent. Yeux dans les yeux, la tension était à son maximum. Surtout celle de la pelle pour ses deux prétendants. Pour une fois que deux jouets en plastique se battaient pour elle. Elle y trouvait une certaine fierté. A la retombée du sable, le combat pouvait commencer. Elle prit une pelletée qu’elle lança en l’air. Les deux combattants prirent tout dans les yeux suite à une rafale de vent. La belle préféra se faire discrète finalement.

Le méchant sortit ses griffes en montrant ses dents. Sauf une. C’était certainement là son point faible. Décidé à se venger, le seau lança l’anse, tel un lasso, à l’assaut du râteau car il n’avait malheureusement pas de lance sous la main pour l’atteindre à distance. La réaction ne se fit pas attendre et ne fut pas tendre non plus. D’une rapidité extrême, le râteau blessa le seau : 4 griffures dont deux particulièrement espacées. Le râteau était très énervé. Des ricanements démoniaques sortirent de sa bouche. Le seau était à vif. Son armure fissurée. Un bâillement apparut. Heureusement qu’il n’avait plus d’eau en lui. Sa situation aurait pu être ridicule si un filet d’eau avait jailli. Décidé d’en finir, au moment même où le seau s’apprêtait à lui mettre une bonne correction et lui refaire l’appareil dentaire, le râteau prit un coup de pelle sur la tête. Toutes ses dents finirent sur le sol. Il vit de nombreuses étoiles de mer et sentit venir le marchand de sable pour quelques heures. La pelle et le seau se regardèrent. Il n’était point nécessaire de se parler.

C’est vrai que depuis cette histoire, le râteau est son ennemi juré. Maintenant que son sourire ravageur en a pris un coup, le râteau reste inoffensif, voir même inutile, mais l’enfant aime bien jouer avec ce manche pour faire du bruit. Pour faire du tambour. Une forme de fessée qu’il accepte volontiers. La revanche du râteau finalement. D’autant plus qu’à chaque fois, sa belle a des crises de rire à la pelle. Et pour rien au monde, il ne voudrait que cela s’arrête.

Sylvain Beaujean