Le ru, par Lionel Leroy

Quand la fille du parisien avait hérité de son père, elle avait aussitôt voulu qu’on revérifie les limites avec notre ferme. De son vivant, le vieux avait compris comme nous que l’état de fait était le résultat d’un compromis séculaire. Partout où ça ne collait pas avec le cadastre, c’est qu’il y avait une bonne raison. Le bon sens avant la loi. Mais la fille avait une formation de juriste. On ne plaisante pas avec ce qu’il y a d’écrit.

Quand son géomètre nous avait proposé quelques petites rectifications, on avait préféré laisser aller. Inutile de se lancer dans des querelles de voisinage pour des broutilles. Sauf tout de même pour le petit ru au bout du jardin. Avant le nouveau bornage, c’était chez nous, après ça ne l’était plus. Pas grand-chose, une petite bande d’un mètre sur dix, peut-être. Mais là, ça faisait problème. Les trois générations confondues, on avait fait front uni. Comme souvent dans les coalitions, les uns et les autres pour des raisons différentes. Le grand-père, c’était parce que c’était avec tous deux les pieds dans le ru qu’il avait, soixante ans avant, fait sa déclaration à feu grand mère. On ne pouvait pas le déposséder de ce lieu fondateur. Le père, c’était les restes de son passé écolo. Renoncer à un aussi joli petit filet d’eau, avec toutes les petites bêtes qui le fréquentent, c’était amputer son jardin de sa conclusion logique. Le priver de son ouverture finale à l’ensemble de la nature. Pour la nouvelle propriétaire, c’était un charabia incompréhensible. On ne savait pas ce qu’elle était capable d’en faire. Le bétonner, peut-être. Quant à moi, je n’aurais jamais avoué mes raisons. C’est que posté de l’autre côté du ru, quand c’était encore chez nous, on avait vu à droite sur la piscine où barbotaient souvent deux petites voisines, des camarades de classe, dans des tenues parfois très légères. Éventuellement sans tenues du tout. Alors qu’en deçà du ru, on ne voyait plus rien à cause des arbres.

La parisienne trouvait nos arguties débiles. Les limites, comme sur les plans de la mairie, un point c’est tout. Il était tout à fait exclu de céder ces dix mètres, même contre dédommagement. On ne parvenait pas à comprendre pourquoi elle s’y accrochait tant, à son bout de ru. Peut-être juste pour le plaisir de nous embêter. En tous cas, elle estimait que c’était nous qui l’étions, bornés. Mais cette perverse, habituée des contentieux, avait bien compris que nous n’étions pas tous les trois sur la même ligne de défense. Alors, en bonne professionnelle, elle entreprit de semer la zizanie chez l’ennemi.

Avant, il fallait nous mettre en condition. Nous déstabiliser. Elle commença donc par faire retrouver les vieilles bornes et les dégager. C’était elle qui avait raison. Elles s’étaient juste un peu enfoncées au fil des décennies, mais elles étaient bien là. Deux vieilles pierres de granit, en forme de trapèze, une de chaque côté. Elle les avait fait rehausser à leur probable hauteur originale. Le grand-père avait failli en faire une apoplexie. Mon père lui avait jeté à la figure un chapelet de jurons, avec même des mots que je ne connaissais pas. Quant à moi, toujours aussi maladroit quand je faisais des choses interdites, je m’étais fait prendre à faire pipi dans le ru de dépit. « Voyez, les voisins, c’est toujours comme ça avec les anarchistes. Sans respect des bornes, on ne sait plus où on va. »

Une fois bien fragilisé l’ennemi, la division. Pour moi, ça avait été simple. Elle m’avait fait monter sur la borne droite. Déjà, resserrée contre moi, son odeur, sa chaleur, je ne savais plus trop où j’en étais. C’était pour me faire constater que, monté sur les bornes surélevées, on avait meilleure vue sur le jardin des voisines. Elle disait jardin, elle savait bien que je comprendrais piscine pas couverte, et jeunes filles de même. C’était vrai, on voyait mieux. Je n’avais plus rien contre la nouvelle limite.

Avec mon père, elle utilisa les grands moyens. Veuf depuis si longtemps, il s’était fait quelques amies intimes, des femmes du pays, déjà mariées ou pas. Pour lui, si proche de la nature, la parisienne était a priori un produit frelaté. Elle était venue à la maison avec des plans sous le bras, un jour où grand-père m’avait accompagné pour une réunion à l’école. Je ne sais pas comment elle s’y était prise, mais à notre retour, l’histoire du ru ne l’intéressait plus. Il faut croire qu’elle avait su lui faire prendre goût aux produits de la décadence.

Grand-père s’était montré dégouté de cette famille de lâche. Comme à son habitude, en situation de détresse, il était parti se recueillir en une conversation posthume près du ru. Elle l’attendait. Pas feu son épouse, mais la parisienne. C’est fou comme les vieux hors d’usage sont sensibles aux sourires des jeunes femmes. En plus, il y avait comme une ressemblance dans le visage entre feu grand-mère et la parigote. Celle-ci avait dû le remarquer sur la vieille photo du buffet quand elle était venue chez nous. Il s’était assis sur une des bornes. Elle s’assit sur l’autre, ôta ses chaussures. Elle dégagea ses jambes pour plonger ses pieds dans l’eau, remontant sa robe largement plus qu’il n’était nécessaire. « C’était comme ça ? » Pas besoin de préciser, il comprenait ce qu’elle voulait dire. Les deux bornes, les pieds dans l’eau, il y a soixante ans… « Vous savez, grand-père, on pourra revenir discuter comme ça, quand vous voudrez. » Cette dévergondée avait désamorcé le grand-père avec la perspective de revivre sa scène primitive à chaque fois qu’il en aurait besoin.

Nous comprimes trop tard que tout ça n’avait été qu’un stratagème machiavélique. Le ru, elle n’en avait rien à faire. Ce qu’elle voulait, c’était agrandir le domaine paternel au-delà de ses bornes séculaires, en annexant la ferme voisine, avec le fermier en prime si nécessaire. Bien sûr, pour cela, il fallait neutraliser l’hostilité des deux autres générations. Tout ça réglé en deux bornes et dix mètres de ru. Cette femme était un génie. En plus, elle sentait bon.

 

Lionel Leroy