Le rôti de boeuf, par Agnès Epardeau

Ce matin, en ouvrant les volets, une abeille est entrée dans ma chambre, en même temps que les rayons du soleil. Abeille ou guêpe ? Je la regarde de plus près et vois bien qu’elle est comme moi, elle n’a pas la taille d’une guêpe. Je pense aussitôt au dicton « une abeille qui entre dans une demeure est le signe d’une visite inattendue ». Bonne ou mauvaise surprise ? Je ne tarderai pas à le savoir.

Superstitieuse comme je suis, je ne doute pas un instant de la véracité du dicton. Je m’active donc, petit déjeuner, toilette, ménage, rien ne m’arrête. Tout doit être parfait pour ce visiteur inattendu, moi y compris. Il va falloir soigner le maquillage, la coiffure, les habits, les bijoux. Tiens où est donc mon pendentif Matriochka. Impossible de le retrouver. Ça me contrarie, c’est un cadeau de mes filles Isa et Caro. Pas le temps de chercher ce matin, j’ai plus urgent.

Mon mari voyant cette débauche d’énergie inhabituelle m’interroge de sa voix espiègle :

  • Que t’arrive-t-il, tu es bien excitée ce matin, on attend quelqu’un ou quoi ?
  • Tu ne crois pas si bien dire.
  • Tu ne m’as pas dit qu’on avait de la visite aujourd’hui. Qui est-ce ?
  • Tu m’en poses des questions ! Je ne sais pas…quelqu’un…
  • Tu es en train de me dire qu’on attend quelqu’un mais tu ne sais pas qui ? Cette femme est folle !
  • Mais non, c’est l’abeille qui me l’a dit, mais elle ne m’a pas dit qui. Au fait, tu n’as pas trouvé ma Matriochka par hasard ?

Interrogatif, il reste planté devant moi, inquiet sur mon état de santé mental. Je lui explique très sérieusement le signe reçu ce matin tout en continuant à astiquer mon évier. Il lève les yeux au ciel, soupire et s’éloigne tout en maugréant d’une voix moqueuse « toi et tes superstitions ! Au fait c’est quoi ta Matriochka ? »

Il est déjà parti, je laisse dire, ne réplique rien, j’ai l’habitude. Il verra bien !

À midi, le téléphone me donne raison, c’est Caro qui m’annonce qu’elle vient diner demain soir avec son nouveau fiancé. Je me précipite sur mon mari.

  • Alors mon abeille, elle avait raison ou pas ?

Je jubile, une fois de plus, les signes se réalisent. Il me réplique avec son air de mauvaise foi évidente :

  • Elle s’est trompé ton abeille, ce n’est pas aujourd’hui la visite. Elle n’a pas dû passer à l’heure d’été depuis des années, du coup elle est un peu décalée. Pas très fiable comme messagère.

Passée la joie de retrouver notre fille Caro que nous n’avons pas vue depuis trois mois, me vient l’angoisse de recevoir ce garçon que je ne connais pas. Je me revois dans la même inquiétude qu’il y a deux ans quand nous attendions le fiancé d’Isa.  Je me souviens du stress que j’avais eu à cause du menu que j’allais lui servir. Un rôti de porc ! Il avait adoré et je suis sûre d’ailleurs que ce rôti de porc est pour beaucoup dans la réussite de leur couple depuis ce jour-là. Le rôti de porc porte bonheur. Je me jette sur le téléphone.

  • Allo Caro, c’est maman. Dis-moi que dis-tu d’un rôti de porc, comme pour Isa et Charles ? Ça leur a porté bonheur, ça sera pareil pour toi.
  • Ah maman, ne commence pas avec tes « porte-bonheur », trouve autre chose, pitié !
  • Un rôti de bœuf alors, il aime ça ton ami ?
  • Il s’appelle Mathieu et oui il aime le rôti de bœuf.

Rassurée, je raccroche, j’ai mon plat. Dans ma tête, tout tourne à cent à l’heure. Il faut que j’invite Isa et maman, c’est bien que la grand-mère soit là pour les présentations.

Une demi-heure plus tard, la liste des convives est terminée, nous serons donc sept, nous, Caro et Mathieu, Isa et Charles et maman.

  • Allo Caro, c’est maman. Dis-moi si je faisais une terrine de foie gras en entrée ?
  • Oui très bien, mais ne te tracasse pas trop quand même. Isa sera là ?
  • Bien sûr, Isa et Charles, grand-mère aussi.

Un silence au bout du fil puis soudain Caro me rétorque d’une voix affolée.

  • On sera sept ? C’est bien ça ?
  • Oui
  • Impossible !
  • Comment ça, impossible ?
  • Impossible, car 7 c’est le chiffre porte malheur de Mathieu. Trouve un autre convive absolument.

Je raccroche, réfléchis, il est trop tard pour inscrire la grand-mère à Meetic et qu’elle trouve un fiancé d’ici à demain ! Ma sœur Claudine, oui très bien, elle fera la huitième.

  • Allo Caro, c’est maman. Donc c’est OK, Claudine viendra. Dis-moi, le rôti de bœuf, je le fais avec le persil et les échalotes comme tu aimes ?
  • Ah oui, bonne idée. Tu peux faire aussi tes pommes de terre au four, c’est trop bon !

Je raccroche, tout est sur les rails, j’ai l’entrée, le plat de résistance, il restera à trouver un dessert.

  • Allo maman, c’est Caro. Dis-moi le foie gras, tu vas le faire dans ta terrine habituelle ?
  • Bien sûr, je ne vais pas le faire dans un saladier !
  • Rappelle-moi, elle est bien verte ta terrine ?
  • Oui, pourquoi ?
  • Mathieu ne supporte pas le vert, ça porte malheur dans sa famille.

Un grand blanc suit cette remarque de ma fille, il commence à m’agacer avec ses porte-malheur, celui-là !

  • Je le démoulerai avant de le servir. Pas de problème. En revanche tu te souviens que la tapisserie de l’entrée est verte ? Ça va faire un peu court pour la changer d’ici demain !

Caro ne répond rien à cette allusion ironique et raccroche.

Avant d’aller chez le boucher chercher mon rôti de bœuf, je décide de passer par le jardin voir si mon persil est suffisamment beau pour demain. À ma grande stupeur mêlée d’effroi, le plan de persil n’est plus là, à la place un grand trou. Je cherche mon mari, affolée.

  • C’est toi qui as déterré le persil ? T’es fou ou quoi, tu sais bien que ça porte malheur. N’importe quoi ! Tu pourrais demander avant de faire des choses comme ça.

Je rentre dans la maison, furieuse, en claquant la porte.

  • Allo Caro, c’est maman. Oublie le persil, ton père fait n’importe quoi !

Je me dirige vers la grange, chercher les pommes de terre. Horreur ! La porte de la grange est inaccessible, une échelle de dix mètres est posée juste devant et pour accéder à l’intérieur il faut passer dessous.

  • Allo Caro, c’est maman. Pour les pommes de terre c’est fichu, ton père refait le toit de la grange.
  • Quel rapport ? Réponds Caro au bout d’un long silence.
  • Il y a une échelle devant la porte, impossible !
  • Je ne cherche même pas à discuter avec toi de ce grave problème ! Alors soit tu achètes des pommes de terre, soit tu fais des haricots verts.
  • Le vert avec Mathieu, tu es sûre ?

Mon mari entre dans la cuisine, un bouquet de persil à la main.

  • Tu ne m’as pas laissé le temps de te dire que j’ai replanté le persil juste à côté du thym.
  • Et tu crois vraiment que je vais me servir de ton persil replanté ? Tu es en plein délire mon pauvre vieux, inconscient ! Le mal est fait, trop tard maintenant.
  • Au fait, regarde ce que j’ai trouvé en le déterrant, ce n’est pas ce que tu cherches ?

Ma broche Matriochka, c’est elle qui est dans sa main. Je suis tellement contente qu’il l’ait retrouvée.

  • Alors, tu ne dis rien ? Tu dis que ça porte malheur de déterrer le persil, il faut croire que ça ne marche pas à tous les coups !

J’avoue que je suis un peu perturbée par cette nouvelle, mes certitudes légèrement ébranlées.

  • Au fait, ne peux-tu pas bouger l’échelle qui est devant la porte de la grange, j’ai besoin de pommes de terre.
  • Elle ne gêne pas pour entrer.
  • Tu crois vraiment que je vais passer sous une échelle pour deux kilos de patates ?
  • Et tu crois vraiment que je vais déplacer une échelle de dix mètres, tout seul, pour deux kilos de pomme de terre ? Je vais y aller moi, dans cette grange. Combien il te faut de patates ?
  • Je ne cherche même pas à t’en dissuader, car tu le feras quand même de toute façon ! Rapporte m’en une vingtaine.

Il revient un quart d’heure plus tard, bouleversé.

  • Tu vois, heureusement que je suis allé dans la grange, ton chat était coincé sous la chaudière, une heure de plus et il mourrait étouffé. Pauvre bête il a eu de la chance !

Après déjeuner, le téléphone sonne à nouveau. C’est Caro qui m’explique qu’ils ne viendront pas demain. Ils se sont disputés et Mathieu est parti. Je l’écoute, la réconforte et raccroche.

Mon mari m’interroge du regard, je l’informe.

  • Ils ne viennent plus, le fiancé est parti. Je suis sûre qu’ils ont renversé du sel sur la table. À tous les coups, c’est pour ça qu’ils se sont disputés !
  • Tu n’en as pas marre de tes superstitions ridicules ! Ce matin l’abeille t’annonce une visite qui n’aura pas lieu, ensuite si je n’avais pas déterré le persil je n’aurais pas retrouvé ton bijou et pour finir en passant sous l’échelle j’ai sauvé ton chat. Ça ne te suffit pas ?
  • Pas du tout ! La journée n’est pas terminée, on va sûrement avoir une visite et puis c’est à cause de ton persil et de ton échelle que Caro a renversé la salière. Tu vois je te l’avais dit que ça portait malheur. Tu n’as plus qu’à la consoler maintenant !

Agnès Epardeau