Les rosiers d’antan, par Marie-Hélène Soual

Gabriel me serrait fermement la main pour que je ne m’échappe pas. Il était mon aîné de trois ans et prenait son rôle très au sérieux. Moi, je n’avais qu’une envie. Rejoindre la jolie silhouette à la robe fleurie qui s’éloignait vers le bois  d’un pas aérien.

 » Vous m’attendez là les enfants. Gabriel, tu es le plus grand. Tu surveilles ta petite sœur et tu l’empêches de me suivre. Lisa, tu restes bien sage ma chérie. Je reviens tout de suite. »

La voix douce, voilée de mystère, de ma mère résonne encore en moi. J’avais six ans et cette interdiction de la suivre avait émoustillé mon penchant déjà bien ancré de transgresser les règles.

Chaque année, dans la maison familiale de mes grands-parents où nous passions nos vacances, je sentais planer un lourd secret qui m’inquiétait mais qui m’excitait aussi. Comme je ne comprenais pas ce qui se passait, mon imagination débordante m’entraînait vers des rêves délirants.

Le jardin de mes grands-parents était pour mon frère et moi, enfants de la ville, un vaste espace de liberté. Tout y était permis, sauf une seule chose : dépasser les limites de la propriété. Dès notre arrivée,  Grand-père, l’air grave, nous emmenait au bout de son terrain et nous montrait les bornes, repeintes en blanc, qui faisaient office de clôture.

 » Les enfants,  je vous défends absolument de passer au-delà de ces bornes. C’est bien compris?  »

Gabriel répondait toujours:  » Bien sûr Grand-père » mais moi, je ne pouvais m’empêcher de demander:

 » Mais pourquoi Grand-père? »

Il faisait alors ses gros yeux, prenait sa voix d’ogre et me répondait:

 » Parce que, Lisa! Tu obéis, un point c’est tout! »

Plus tard, Grand-père a planté des piquets et y a fixé du fil de fer barbelé et, sur toute la longueur, grand-mère y a planté ses rosiers anciens, instaurant ainsi une barrière infranchissable. Ma curiosité me conduisait constamment vers cet endroit, mais Gabriel veillait et il m’emmenait aussitôt à l’autre bout du jardin.  Une année, je devais avoir dix ans, mon frère n’était pas là. Il avait voulu partir en colonie de vacances. Ce jour-là, comme chaque fois après leur déjeuner, mes grands-parents faisaient la sieste. Il n’y avait plus personne pour me surveiller. J’étais censée lire sur la terrasse. Sans faire de bruit, j’ai traversé le jardin. J’avais repéré une trouée dans les rosiers et, avec précaution, j’ai rampé sous le barbelé. Mon cœur tambourinait si fort que ses battements résonnaient dans ma tête. J’avais peur. Peur d’enfreindre la règle, mais aussi peur de ce que j’allais peut-être découvrir. Je marchais sur les pas de ma mère et c’était magique. Soudain, j’ai entendu un bruit. Immobile, tous mes sens étaient en alerte.

Le bruit a repris, encore plus fort, comme un grognement. J’ai vite détalé. Dans ma hâte, j’ai laissé un pan de ma robe accroché au barbelé et j’ai récolté quelques épines sur les bras Je ne me suis plus jamais aventurée là-bas. Le temps a passé, mes grands-parents ont vieilli et, comme Gabriel, je suis partie en colo pour les vacances.

 

Le jardin est en friche, couvert de pissenlits et de chiendent. Les piquets de Grand-père sont tombés à terre emportant avec eux le barbelé rouillé. La roseraie de Grand-mère est devenue sauvage mais ses petites roses parfumées dessinent encore une frise colorée. Les bornes ont disparues sous les hautes herbes. Mes grands-parents sont morts l’an dernier et ma mère a mis la propriété en vente. Je lui ai proposé mon aide pour vider la maison. J’ai maintenant vingt ans. Je n’ai rien oublié de mon enfance et je ne peux résister à l’envie d’aller voir là-bas, au-delà du jardin.

Passé le bois, je me fraie un passage entre les orties et les ronces qui font bientôt place aux roseaux.  Je découvre alors un petit étang dont l’eau stagnante dégage une odeur de vase. Ce n’était donc que ça leur fameux secret? Quand je pense à toutes les histoires que je me suis racontées et qui s’évaporent maintenant dans l’eau trouble de cet étang, je suis vraiment déçue. Il aurait simplement suffi de nous expliquer que c’était dangereux de venir y jouer. On aurait compris. Le monde des adultes est parfois obscur. Je n’ai plus rien à faire ici. Je regarde une dernière fois cet endroit peu accueillant sauf peut-être ce saule pleureur dont les fines branches plongent dans l’eau. Sous l’arbre, j’aperçois une  pierre plate plantée à même le sol. Je m’avance. C’est une tombe couverte de pétales de roses séchées. Sur la stèle, verdie de mousse et de lichens, un nom est gravé surmonté d’un portait d’enfant. La photo a perdu ses couleurs mais je devine le visage d’une fillette aux cheveux blonds et frisés. Son visage m’est familier. Je gratte un peu du bout des ongles pour lire l’inscription. « Jeanne Dorval, née le 7 mai 1970, décédée le 20 août 1978. » L’émotion qui me submerge me fait tourner la tête. C’est le même nom de famille que ma mère et c’est aussi la même date de naissance. J’entends soudain une voix derrière moi:

–  Jeanne était ma sœur jumelle. Elle s’est noyée dans l’étang. C’était un accident.

Je me retourne. Ma mère est là, les yeux embués de larmes. Ce qu’elle me dit me bouleverse:

–  Nous jouions à faire des ricochets, elle a glissé dans la vase. Je l’ai vue s’enfoncer et disparaître au fond de l’étang. J’en ai hurlé à en mourir. Lisa, je ne veux plus venir ici. À chaque fois, c’est de plus en plus dur. C’est pour cela que je vends la maison. Je préfère garder Jeanne tout au fond de mon cœur.

Je l’embrasse et la serre contre moi:

–  Ne t’inquiète pas Maman.  Dorénavant, c’est moi qui viendrai sur sa tombe. Je le fais pour toi et j’y planterai, tout autour, les rosiers d’antan de Grand-mère.

 

Marie-Hélène Soual