Le pyjama rose, par Marie Saby

Trois mois ! Trois longs mois qu’Edouard est là, immobilisé sur son lit, au 4èmeétage d’un hôpital ordinaire, au cœur d’un village agrémenté de jolies maisons basses. Trois longs mois à tenter d’occuper le temps. Malgré les visites régulières et affectueuses de ses parents, de ses copains, il grapille toutes les opportunités liées à son immobilité, pour se distraire. Magazines, France Inter, télévision jusqu’à tard dans la nuit. Trois mois sur un lit à regarder l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché » !

Lorsque Lily entre dans sa chambre, le matin à l’heure de la toilette, elle sait qu’il apprécie ce moment. Elle est belle Lily avec sa peau caramel et son sourire d’outre-mer. Tous les parfums de son île se glissent dans son sillage : senteurs de cannelle, de frangipane et de transpiration suave. Et puis il y a la blouse de Lily, blanche, entrouverte sur sa peau ocrée. Et cette transparence quand elle est face à la fenêtre…  Edouard n’en finit pas de fantasmer le contour de ses cuisses, de ses hanches, de ses seins. Et, quand elle se tourne pour rassembler le matériel placé sur son chariot, il y a son cul ! Ah le cul de Lily, il ne s’en lasse pas. Il en rêve même parfois au creux de son lit inhospitalier.

De son côté, l’aide-soignante s’est attachée à Edouard. Son corps musclé, les ramures abdominales dessinées sous sa peau, ses épaules rondes et ses hanches étroites l’ont émue plus d’une fois. Professionnelle, elle se ressaisit avec une régularité d’horloge.

Hélas, depuis le temps qu’il est là, ses muscles ont fondu et elle a fondu pour ce corps martyrisé. Une tendre complicité s’est installée entre eux. Elle sait qu’il la regarde et elle aime ça. Intelligemment silencieuse, elle vient le laver, le débarrasser de la poussière du jour et des ombres de la nuit.

Afin qu’il bouge sur son lit, elle s’adresse à lui d’un air faussement offusqué :

  • Allons Edouard, faites un effort, tournez-vous sinon… je ne vais pas pouvoir… Allez… doucement, maintenant, laissez-moi faire, oui là, c’est bien.

Pendant qu’elle frotte le dos du malade avec son gant humide et tiède, Lily aimerait s’attarder plus encore mais le temps presse, les patients sont nombreux et le rythme des visites effréné. Tandis qu’il se laisse savonner, rincer, essuyer, Edouard essaie de se remémorer depuis combien de temps il ne s’est pas trouvé au lit avec une femme. Au moins trois mois, trois longs mois… forcément !

Dans de tels moments la notion du temps prend une autre dimension. Alors il tente de les prolonger avec Lily par un délicieux gémissement, une plainte lascive pour que la toilette, instant de peau à peau et d’abandon ne finisse pas. Que ce tangage, ce bercement l’emportent à la lisière impalpable du désir, au bord du plaisir. Lorsqu’elle quitte la chambre, Lily se retourne toujours, comme à regret, mais elle sait que son jeune patient s’est déjà rendormi.

Quand vient « la Kiné », c’est une autre parenthèse, plus âpre, plus tenace, à l’orée de la rudesse, un moment qui remplit le vide et le vide de ses émois. « La Kiné » est moins douce. Elle fait mal. Edouard se plaint. Elle persiste. Il geint, elle s’acharne :

  • A demain, et cette fois on fera travailler le bassin et les cuisses.

Ainsi passe le temps d’un accidenté de la route qui se rééduque sur un lit avant de poser pied à terre avec des béquilles. Ah ! ces béquilles, comme elles sont les bienvenues ! Aller doucement, chausson après chausson, faire un tour dans les couloirs, en regarder certains, plus abîmés, moins chanceux, et d’autres, désireux de contact et tellement bavards…

Le retour à la chambre, c’est regarder par la fenêtre, voir le vent rééduquer les peupliers du parking, regarder les passants, compter les feuilles tombées, compter les voitures, les blanches, les grises, les noires et puis… il y a cette curieuse voiture rose. Elle est là tous les jours mais il ne voit jamais personne en sortir. Alors, Edouard décide de faire le guet.

Seize heures. C’est l’heure du goûter. Tasse de tisane dans une main, béquille dans l’autre, le jeune homme ne lâche pas le coin de sa fenêtre.Qui peut se traîner sans complexe dans pareille voiture ?

Soudain, elle est là. Ses cheveux blonds, attachés en queue de cheval, sautillent d’une épaule sur l’autre. La cadence de son pas décidé dénote une énergie particulière. Son bras droit replié est à demi caché par des dossiers. Dans sa main gauche, une sacoche à fleurs. C’est rare une sacoche ainsi décorée de la même couleur que sa voiture. Une originale, originale mais coquette ! Ainsi Edouard se plait-il à imaginer le contenu de cette sacoche fleurie, en dehors des documents ordinaires. Peut-être un ordinateur, des guimauves, ou des bouquets. Elle doit aimer la nature pour avoir autant de fleurs sur son sac, et si elle les aime autant, elle doit avoir un prénom à faire danser les sauterelles.

Elle doit s’appeler… Capucine, Rose ou Marguerite !  Edouard hésite puis se décide pour Rose, c’est plus distingué. Elle doit avoir dans les vingt, vingt-cinq comme lui. Elle pourrait être… secrétaire, infirmière ou psychologue.

C’est ça, psychologue. J’vois bien qu’elle passe en observant, l’air de rien. Son visage est doux, elle sourit et sa sacoche est bien gonflée. Y’a sûrement plein de secrets là-dedans.

Après une nuit tourmentée, une journée où Lily est passée à toute vitesse, où la kiné s’est acharnée sur sa jambe douloureuse, Edouard guette par sa fenêtre les soubresauts de la queue de cheval blonde.

Aux alentours de seize heures, la jeune femme sort de sa voiture rose. Son bras droit est couvert par un foulard en mousseline et par ses dossiers. De son autre main elle cramponne sa sacoche à fleurs remplie de ses secrets. Elle traverse le parking à belle allure.

Edouard aimerait attirer son attention, mais du 4èmeétage, comment faire ? S’il crie, elle prendra peur ou elle n’entendra pas. S’il lui fait des grands signes, elle le prendra pour un fou ou pour un agent de renseignements. Il ne peut pas sauter tout de même ! Les jambes cassées, une fois ça suffit !

Demain, à l’heure des soins, je demanderaià Lily de suspendre mon pyjama rose à la fenêtre de ma chambre. Rose aime cette couleur. C’est même sa couleur préférée. Elle dort sûrement dans des draps roses. C’est la couleur de la guimauve, de l’enfance et du ciel à l’heure où elle arrive sur le parking.

Ah ! ce ciel rose, Edouard ne l’avait jamais autant remarqué. Il verra bien si la jeune femme comprend le message quand elle lèvera la tête car, bien entendu, elle finira par lever la tête.

Lorsqu’il parle à Lily de son idée de pyjama accroché à sa fenêtre pour attirer l’attention de la jolie blonde, la soignante trouve cela complètement saugrenu. La grimace qui se dessine sur le visage de Lily s’éternise, les coins de sa bouche s’affaissent et disent d’elle ce qu’elle-même ne peut pas dire. Edouard comprend ce silence. A cet instant, elle lui fait de la peine, il aurait presque les larmes aux yeux en voyant son désarroi.

  • Lily, ça ne va pas ?

Edouard regarde les allées venues incessantes de sa glotte tandis que la jeune femme avale sa salive.

  • Si si Edouard, ça va. Mais vous savez, je connais bien votre « jolie blonde », c’est quelqu’un de sérieux. Elle vient chaque jour à l’hôpital au service des enfants malades. Elle a un dossier pour chacun. Elle est magicienne et, vient jouer avec eux, pour eux, pour les distraire ou les rééduquer, selon les besoins.

Facétieux Edouard questionne :

  • Et… elle ne pourrait pas venir dans ma chambre pour me faire jouer aussi ?

La question lui parait tellement stupide que Lily tourne les talons en haussant les épaules, empoigne son charriot sans avoir aidé Edouard à sa toilette, ouvre grand la porte, sort et la claque derrière elle. Le convalescent tente de la rattraper en claudiquant :

  • Lily, Lily, ma toilette…

Ses mots ricochent contre les murs du couloir puis se perdent dans la profondeur des étages. Seul l’écho d’une petite voix froide parvient jusqu’à lui :

  • Vous n’avez plus besoin de moi désormais… vous la trouverez au second étage, aile B, si elle vous intéresse tellement…

Désormais, Edouard ne voit plus Lily que pour l’essentiel. Il tente, tant bien que mal, de suspendre son pyjama rose à sa fenêtre quand un vent fripon lui arrache son étendard. Plus aucun espoir de rencontrer la ‘’magicienne’’.

Le temps lui parait alors infiniment long. Les émissions de radio, de télé n’ont plus de saveur. Il n’entend même pas quand ses copains se réjouissent à l’idée de sa sortie imminente, jusqu’à cet après-midi où, à seize heures, il se décide, descend au second étage de l’aile B.

Derrière une porte, la voix en sourdine d’une femme affleure tout un monde de contes de fées, de lapins blancs affublés de montres à gousset, de marguerites géantes et de cartes à jouer. Le passage d’une infirmière ramène Edouard sur terre.

  • Vous cherchez quelqu’un, monsieur ?
  • Oui, je cherche…

Il faillit dire Capucine ou Marguerite… mais il se retint, conscient du ridicule de sa phrase qu’il transforma en question :

  • Savez-vous si à cet étage il y aurait une femme blonde à queue de cheval qui vient pour distraire les enfants, s’il vous plaît ?
  • Tout à fait, vous cherchez sans doute Rose, la magicienne ? Vous voulez que je l’appelle ?

Le trouble de la coïncidence colore les pommettes d’Edouard comme le ferait un maquillage sur les joues d’une adolescente.

  • Merci, non, ne la dérangez pas mais… elle s’appelle vraiment… Rose ?
  • Oui, pourquoi ?
  • Comme ça, pour rien. Est-ce que je pourrais entrer là où elle intervient ?
  • Bien sûr, je vais la prévenir. Ne faites pas de bruit s’il vous plaît et asseyez-vous dans un coin, derrière les enfants.

Le cœur d’Edouard est un roulement de tambour qui heurte la porte.

Le jeune convalescent avance sans bruit dans la pièce déjà silencieuse, puis s’installe derrière le cercle des enfants. Au centre, une jeune femme blonde est assise en tailleur. Sa queue de cheval joue à saute-mouton d’une épaule à l’autre. Rose sourit aux petites bouilles réjouies. Traits tirés ou crânes rasés, les enfants n’ont d’yeux que pour celle qui raconte de surprenantes histoires, faisant surgir entre ses doigts un univers humoristique tout en couleur. Elle les interpelle, les fait rire ou les accompagne pour taper dans leurs mains. Quelques petits cris de joie triste, des mines grises ou pourpres, des regards éteints ou fiévreux sont les compagnons du jeune public, toujours étonné par la magie. L’éclosion d’une rose au fond d’un chapeau, un papier qui se transforme en avion, une carte disparue qui réapparait dans la poche d’un vêtement sont autant d’émerveillements. En fin de séance, une mousseline s’agite sur le bras droit de la magicienne. Il simule un voile de mariée venant aux épousailles du chapeau et de la rose. Crédule le public pousse des oh ! et des ah ! d’admiration.

Discret, laissant les enfants dans leur monde chimérique, Edouard se lève et se retire.

Derrière la porte, il pleure remords et regrets de n’avoir pas compris plus tôt l’univers de Rose.

De retour dans sa chambre, il trouve le chirurgien qui l’a opéré :

  • Edouard, cette fois, les radios sont parfaites. Vous pouvez nous quitter. Je vous fais une ordonnance pour des séances de kiné et dans quelques mois vous pourrez reprendre une vie normale. Une infirmière va venir vous indiquer l’heure de votre sortie et vous faire remplir les formalités d’usage.

Rassuré mais nostalgique Edouard s’assied sur son lit, dans l’attente de son proche départ. Parents et copains vont être là, la vraie vie va reprendre, et pourtant il redoute le vide à venir. Tous vont lui manquer : Rose, Lily, et même la Kiné…

Puis, comme il s’y attendait, on frappe. La porte s’ouvre et c’est Lily qui apparait. Sur son visage se dessine un sourire empreint de mélancolie. Elle vient souhaiter bonne chance à son protégé. Derrière elle, une jeune femme blonde vêtue d’un pyjama rose lui emboîte le pas en balançant sa queue de cheval sur ses épaules.

Elle renverse sa sacoche sur le lit pour montrer à Edouard qu’elle a plus d’un tour dans son sac.

S’en échappent alors des bouquets de fleurs, la couleur du ciel et le poids du monde.

Marie Saby