Le passeur, par Jean-Marie Cuvilliez

Il plonge la perche dans l’eau tranquille du canal, trouve un appui sous la vase, s’arc-boute, la repousse lentement, puissamment, et lorsqu’elle est à la poupe, la relève ruisselante et la pique à nouveau vers l’avant du bateau qui glisse silencieux. Entre les berges à demi effondrées le courant sommeille; les lentilles d’eau, rassemblées là, s’écartent sous le ventre de la barque. Plus loin est un saule immense, il y va, passe le rideau des pleureuses, accoste. La proue repose maintenant sur la berge boueuse marquée du pas des vaches qui sont venues boire. C’est là qu’elle descendra tout à l’heure, après la traite, quand les maraîchers seront occupés aux champs à récolter les choux-fleurs. Elle aura caressé une dernière fois le chien puis tiré le loquet du bûcher pour qu’il ne la suive pas.

Cela fait dix ans qu’on l’a placée chez les Wormout. Ses parents ne voulaient plus de la gamine qui coûtait trop. Trop chétive, trop encombrante, toujours à pleurer. Les Sœurs de la Charité leur avaient dit qu’elles connaissaient dans les hortillonnages une famille qui cherchait quelqu’un pour garder les vaches et nourrir la basse-cour; des gens de bien, sans enfants, qui la prendrait pour rien; logée et bien nourrie. Ils cultivaient sur leur île six arpents d’une bonne terre à légumes, noire et grasse et gardaient de la pâture pour quatre ou cinq vaches. Chaque semaine, le samedi, les maraîchers chargeaient à ras bord leur bacôve de cageots de choux-fleurs, de poireaux, de carottes, et se rendaient au marché de Saint-Omer par le dédale des watergangs; elle était du voyage, s’émerveillait de tout. C’est un journalier qui l’avait engrossée un jour de comice; enfin c’est ce qu’on disait. Ses patrons ne l’avaient pas chassée mais ne l’emmenaient plus; ni au marché, ni au hameau.

Il a déposé la perche, s’est assis au banc de nage. Il est en avance. Il l’attend, fume. Il lui a dit de venir par le Pré du Creux, derrière la longère, d’éviter le ponton où on pourrait les voir. Il fait doux; un ragondin se coule à l’aplomb de son trou, réapparaît en face tel un marbre luisant. C’est l’heure où les chevennes viennent crever la surface, se goberger d’insectes ou filer les bancs d’alevins. Sur le chemin qui longe l’autre berge passe un vélo.

Au loin un clocher sonne l’Angélus lorsqu’il la voit pousser la barrière et descendre le pré. Elle a serré ses affaires dans un drap noué, passé son cou dans l’anse de fortune; elle tient par la main l’enfant. L’homme va à elle, prend le petit et le dépose au fond de la barque puis retourne chercher le baluchon. Elle a retiré ses chaussures, les tient devant elle, s’avance vers l’eau les pieds dans la boue, jupe relevée. Une fois dans l’eau elle les lave; de minuscules poissons d’argent s’agitent autour de ses chevilles puis s’enfuient à un signal; il lui donne un chiffon pour qu’elle se sèche. Elle le remercie puis s’installe à l’avant sur le baluchon, surveille le petit qui se penche. Elle a un dernier regard vers le pré où un héron est venu aux grenouilles; c’est un héron blanc, celui probablement que souvent elle a fait fuir en amenant les vaches paître; elle n’en est pas certaine. L’homme jure sous l’effort en dégageant la proue. Elle l’a abordé l’autre semaine quand il réparait une vanne à la sortie du petit ru; elle lui a dit qu’elle voulait quitter l’île, la ferme des vieux, partir pour la ville, trouver du travail à la filature. Il a demandé trente sous pour passer la prendre et la conduire jusqu’au Pont de Fer; de là elle ira à la gare de Saint-Omer par la chaussée pavée. Il se demande si elle a les sous mais ne réclame pas. Il dit  − On y va. –  pousse la perche, engage la barque sous le rideau de feuillage; et le petit rit aux caresses des feuilles, tend son visage, ses menottes.

L’eau s’est faite grise sous le ciel plombé, frise, clapote sur les flancs goudronnés. Des poules d’eau, dérangées, vont aux herbiers. L’enfant s’est endormi sur le ballot. Avant de s’engager dans le canal principal il se décide, réclame son dû. Elle dit qu’elle n’a que vingt sous, les sort de sa poche et les lui tend paume ouverte. Des cols-verts s’abattent en bruissant, se groupent, escortent un temps le bateau puis s’éloignent. L’homme laisse dériver la barque qui tangue quand il s’approche d’elle.

Jean-Marie Cuvilliez