Le mystère Dubien, par Agnès Veres

Ce matin, Louise est en retard, elle ouvre sa mercerie à 10 h. Elle a à peine le temps de ramasser son courrier que les clientes se bousculent comme à leur habitude. Son regard se fige sur une enveloppe noire à fermeture japonaise dont la cordelette dorée s’harmonise avec le marquage de son adresse. Elle laisse les habitués déambuler dans son temple de la laine. Avec des gestes délicats, elle détache lentement le lacet de sa luxueuse missive, se demandant qui peut lui poster un pli si élégant. Les mains tremblantes d’impatience, elle tente de calmer sa nervosité pour extirper avec d’infinies précautions un carton d’invitation. Elle découvre, étonnée, le portrait de « l’enfant au papillon jaune » sous lequel est inscrit : « Exposition Les métamorphoses d’Edi Dubien. Vernissage le 12 juin au musée d’art contemporain de Lyon ». Edi Dubien ? Un inconnu pour elle. Elle trouve le dessin puissant et sensible. Pourtant ce portrait d’enfant la trouble, son regard volontaire, son front buté, ses lèvres charnues éveillent une émotion étrange. La sonnerie de son téléphone la sort de sa rêverie :

– Le temple de la laine, bonjour !

Une voix masculine la surprend :

–  Louise Moreau ?

– Oui, c’est bien moi

La voix semble nerveuse, hésitante. Elle répète agacée.

– Louise Moreau à l’appareil.

– Je vous attends le 12 juin Louise. Je compte sur vous. C’est important.

– Qui est à l’appareil ?

– Edi Dubien.

Ce timbre de voix rauque l’interpelle. Il lui semble entendre le souffle de la fumée d’une cigarette. Elle est troublée. Elle fouille dans sa mémoire. Soudain, elle tressaute lorsque son interlocuteur insiste :

– Je vous attends… s’il vous plaît. J’ai besoin de votre présence. Vous comprendrez en venant.

Il a raccroché. Un bruit sec. Numéro masqué. Elle est furieuse.

Louise retourne bien vite à ses occupations. Edi lui a fait perdre un temps précieux.

Chaque jeudi, atelier découverte. Aujourd’hui, le point mosaïque. Les clientes la rappellent à l’ordre. Leurs pieds martèlent le plancher, leurs doigts énervés tapotent sur la table de coupe, leurs soupirs d’exaspération trahissent leur impatience. Louise tempère d’un large sourire, ravie de cet engouement qui l’emporte un temps, loin de cet Edi. Les heures défilent au rythme des demandes, des conseils et des ventes.

Dix-neuf heures. Elle baisse enfin le rideau. Elle rêve d’un verre à la terrasse du « Père Tranquille » avec Anne, son amie de toujours. Elle est pressée de lui demander son avis à propos de l’invitation. Elle arrive la première, commande son « Vitaminé » fruits frais sans alcool, sort à nouveau le portrait de l’enfant de l’enveloppe noire. Le papillon posé sur l’épaule de l’enfant l’intrigue. Elle imagine la chrysalide endormie dans son cocon et sa métamorphose en un papillon jaune. Louise est persuadée que cette photo cache un message. Le mystère Edi Dubien.

Anne arrive essoufflée, avec une effervescence que Louise ne lui connaît pas. Sans un mot, sans une embrassade, sans reprendre son souffle, elle s’affale sur son siège. Elle sort une petite boite, une sorte d’écrin, l’ouvre et découvre une perle venue d’une mer lointaine, une bille en verre bleue et blanche. Ses mains tremblent, elle balbutie.

  • Il y a un mot avec la bille. Lis, mais lis le message, Louise. Juste deux mots « Souviens-toi ». Regarde, cette invitation était jointe. Tu connais un Edi Dubien ?

Sidérée, Louise reste coite. Elle sort à son tour son invitation et montre la photo de l’enfant au papillon. Elles se fixent, stupéfaites. Une vive confusion les embarque dans un flot d’interrogations. Les hypothèses les plus folles fusent dans un échange animé. Un hochement de la tête, un sourcil qui se fronce, un « Hum ! Hum » ou un « oui, peut-être », une parole coupée, un silence, des mains volubiles traduisent une discussion frénétique.Soudain, elles s’apaisent, sirotent leurs jus de fruits, songeuses. Louise ne saisit pas la signification de cette bille. Le papillon l’intrigue. L’enfant demeure un étrange inconnu. Elle aimerait comprendre, trouver un indice, avoir un flash. Insolite, cet Edi Dubien. Concernant la bille, Anne a évoqué l’enfance. Certes, c’est une piste, mais le papillon demeure une énigme. Louise ferme les yeux et laisse venir les images. Ce front buté, ces cheveux comme des baguettes de tambour, ce visage si particulier… Dans son esprit vagabond, elle suit une courbe, scrute un détail, tout se bouscule. Soudain, elle saisit Anne par le bras.

  • Anne, écoute ! C’est Jessica. C’est elle, j’en suis persuadée. Elle se trouvait en primaire avec nous. Edi aurait dessiné Jessica ? Incroyable !

Anne hausse les sourcils, saisit la photo, la considère soigneusement et enchaîne :

  • Incroyable ! Tu as raison, Louise. Le trio, on nous appelait le trio, tu te souviens? Anne, Louise et Jessica : Les insé

Puis, un jour, sans crier gare, Jessica avait disparu, envolée.

Elles se rappellent combien elles avaient été dépitées après la disparition de leur amie, sans message, ni adieu, ni adresse. Les souvenirs affluent.

  • À la sortie de l’école, elle jouait toujours aux billes avec la bande des garçons du primaire Drouot. Une acharnée.
  • Ah ça oui, une véritable acharnée.

–   Et ses pulls qu’elle mettait toujours à l’envers,

–  Hiver comme été. On n’arrêtait pas de l’asticoter. Même la maîtresse la taquinait. Rien n’y faisait. Elle disait que cela lui portait chance.

Jessica ! Les souvenirs remontent dans leur mémoire.

Les deux amies se quittent, satisfaites d’avoir reconstitué le puzzle Edi Dubien. Elles soupçonnent une idylle entre l’artiste et leur amie d’enfance, les imaginent mariés, pourquoi pas avec des enfants.  Une interrogation subsiste toutefois avec le papillon. Une fraîcheur dans le dessin pensent-elles.

Douze juin, vendredi prochain. Vingt heures, précise le carton. Louise fermera la boutique un peu plus tôt. Anne quittera le bureau la première, passera prendre son amie en voiture. Elles partiront pour Lyon aussitôt. Elles porteront un même pull, bleu marine, celui que portait Jessica, sa couleur préférée. À l’envers bien sûr. Clin d’œil savoureux.

Devant le musée d’art contemporain, une foule se presse. L’euphorie est retombée. Un doute les assaille. Edi Dubien pourrait-il leur avoir monté un canular ? Ce n’est pas le moment de flancher.

Elles arpentent l’imposante salle d’exposition. Des toiles immenses accrochent les regards. Uniquement des portraits d’enfants au regard souvent triste. Tout paraît démesuré, pourtant chaque toile est empreinte d’humanité. Les enfants ne forment qu’un, une seule et même personne, dans chaque expression se cache Jessica. Elles n’ont plus aucun doute. Elles scrutent les visiteurs à la recherche de leur amie d’enfance. Devant « L’enfant à la fougère », un attroupement ; Edi Dubien exprime son ressenti sur le tableau et son travail. Ses admirateurs forment un rempart et l’isolent. Elles tentent de jouer des coudes. Où se cache Jessica ? Lui parler. La solliciter. Comprendre. Soudain, le peintre se dégage, fend la foule qui butine comme des abeilles.

Louise et Anne restent muettes en le regardant s’avancer vers elles. Leurs jambes flageolent, elles connaissent cette démarche… et ce visage… La voix non plus ne leur est pas inconnue lorsqu’il s’exclame avec un large sourire :

  • Vous êtes venues. Je suis fou de joie !

Elles demeurent incrédules. Dans un sursaut de lucidité, Louise réagit.

  • Edi, oh, Edi, je suis si…si heureuse. Tu es… tu es… magnifique.

Il éclate de rire

  • Vous avez mis vos pulls à l’envers. Vous vous êtes souvenues. Vous allez porter chance à mon exposition, merci, les filles.

Il est ému et les presse toutes deux dans ses bras.

Louise et Anne restent comme deux poupées de chiffons serrées contre lui. Les mains se cherchent. Les yeux se mouillent. Le trio s’est reconstitué : Anne, Louise et Edi.

Edi, Jessica. La métamorphose des corps.

Agnès Veres