Le lit d’Albert, par Brigitte Filleteau

 

  • Je vous offre ce lit, nous avait dit la tante, une vraie pièce de musée, je vous assure, l’oncle Albert y est mort !

Diantre, me voilà reconnu enfin pour pièce rare !

Claire reste interloquée, elle avait longuement hésité quand Jean lui avait proposé de la présenter à sa vieille tante Lucy, seule parente de ses ancêtres, chez qui il séjournait durant une grande partie de son enfance.

Cette tante leur proposait avec bon cœur le lit et l’armoire comme cadeau de mariage.

Sachez que je suis de l’époque même de Napoléon, ne vous déplaise chère amie, mon aigle en fait foi !

Claire, ne peut imaginer ni de construire du neuf dans un vieux lit, ni ses ébats avec Jean sur un matelas ayant recueilli toute une vie. Pire encore dans le lit d’un mort. Son spectre en fond de lit n’apporterait que disputes ou cauchemars.

Claire tourne le dos à la tante, fait une belle grimace à son fiancé, lui démontrant que ce n’est pas du tout de son goût.

Jean n’a pas un sou d’avance. Il revient du service militaire, sa voiture est sa seule richesse,

  • Ma chérie je ne peux pas prendre de décision tout de suite, je n’ai pas grand-chose pour démarrer, notre rencontre s’est passée si vite… ! Je viens de trouver du travail et la question pratique se pose. Comment transporter ces meubles ?

Allons jeunes gens, il fut un temps où l’on se déplaçait en calèche. J’ai traversé les âges et croyez mes chevilles de bois, aucune ne manque à l’appel, oncques de solidité telle que mon bois, vous ne trouverez !

Pendant qu’elle leur prépare un goûter, sur proposition de la tante, ils montent à l’étage examiner la chambre, la porte grince un peu, un rayon de soleil traverse les persiennes diffusant des particules de poussières projetées sur le plancher. Une odeur de cire laisse imaginer malgré tout un entretien régulier des meubles. De vieilles photos jaunies d’un temps passé sont suspendues au mur. L’oncle et la tante en jeunes mariés, ils semblaient heureux.

Sur le lit, Jean se souvient de ce fameux édredon rouge, si lourd sur un petit corps d’enfant. Son regard se tourne vers sa fiancée, une jolie jeune fille sportive, ses yeux noisette, avec son serre-tête retenant ses longs cheveux, il la boit des yeux. De son côté Claire est séduite par les formes sans cesse renouvelées des rayons de lumière. Elle aime tant son Jean qu’elle est prête à tout accepter, pourvu qu’ils soient ensemble.

Une odeur de chocolat chaud leur rappelle qu’il est temps de rejoindre la tante Lucy.

  • Le week-end est trop court pour s’étaler sur le lit ! Enfin, sur la question d’un lit.

Le jeune homme embrasse sa compagne lui prend la main, et ils redescendent en proposant une réponse à la tante dans un avenir proche. Jean pense qu’il faudrait accepter. N’ayant pas les moyens de s’installer, un lit offert c’est quand même un début. Il aime sa tante et la connaît mieux que Claire. Dans l’incertitude, Jean est tiraillé par l’idée de faire plaisir aussi bien à sa tante qu’à sa compagne. Albert est son parrain mais il n’a jamais eu de bon rapport avec lui. Il est difficile de faire des choix lorsque l’on se connait à peine, et que la vie va nous réunir pour de nombreuses années…

  • Après tout, je pourrais bien le mettre en vente chez un brocanteur, j’en tirerais un petit pécule qui nous permettrait de démarrer, la tante n’en saurait rien.

Sa fiancée l’en dissuade aussitôt, elle préfère trouver une autre solution. Tu n’y penses pas, si cela venait à ses oreilles !

La saveur des biscuits accompagnés d’un chocolat chaud donne à l’instant un parfum d’enfance. Il ne manque que la confiture de framboise et l’image serait parfaite.

Dehors la lumière baisse, le bruit régulier des voitures rappelle au jeune couple qu’il est temps de rentrer, déjà dix-huit  heures, ils ont de la route à faire.

Pendant le retour, silencieuse depuis un instant, Claire lance :

  • Il était comment l’oncle Albert, tu le connais bien ? Quel genre d’homme c’était, à part être ton parrain ? Tu te verrais coucher là, tu n’as pas l’air de le porter dans ton cœur ?

Jean se souvient d’un homme peu sympathique, ayant eu affaire à l’alcool. Violent et méchant. Albert, absent de la maison une bonne partie de la journée, avait gâché les relations avec son entourage. Le jeune garçon en a souffert durant toute son enfance.

  • Quand même, un lit, c’est un choix à deux, un peu comme les oiseaux pour leur nid, non ? Bon, même si certains oiseaux s’approprient celui des autres.

Allons Jean, ne te souviens-tu de tes galipettes enfantines ?

Mes planches elles, s’en souviennent, même si le matelas a amorti tes sauts, elles t’ont fourni la preuve de leur solidité.

Sa tante voulant entrer en maison de retraite au plus vite depuis la mort de l’oncle Albert, relance sa proposition pour le lit et l’armoire, exigeant une date pour qu’ils viennent les chercher.

Sûr ! ce n’est pas dans un neuf mètres carrés que je serai à mon aise, celà ne ferait pas mon affaire. Mieux vaut aller dans un Gîte comme à la Robinière, je sais là qu’on y fera fête dans mes entrailles. De joyeux ébats s’y livreront !

Peu de temps avant leurs retrouvailles chez la tante, Claire voulant faire la surprise, a loué une caravane. La question ne se pose plus.

PAS DE PLACE !

  • Tu lui as dit à ta tante que nous n’en voulions pas ?

Dès leur retour auprès de la tante Lucie, Jean attaque aussitôt le sujet, en y mettant les formes.

  • Ma chère tante, de votre temps, votre mariage était arrangé et très vite vous aviez le confort, le problème ne se posait pas, vous aviez souvent le logement et des meubles de famille, et votre dot complétait le reste. Peut-être même une rente à vie vous était versée. Notre génération, doit trouver du travail, puis s’installer tout doucement sans dot ni rente. Nous devons nous débrouiller, même si cela nous aurait bien dépanné, nos goûts ne sont plus les mêmes que nos parents. Nous sommes la première génération où les femmes travaillent, donc moins dans leur maison, trop occupées par leurs activités. Le confort y est plus sobre et pratique. Pour le moment nous n’avons pas de lieu pour les stocker et pas encore d’appartement, nous règlerons cela dans la semaine. »

Quel freluquet ! Je vais lui montrer de quel bois je me chauffe ! Mon Aigle en est témoin, personne ne veut plus de moi. Finir mes jours à Saint Hélène, que nenni !

Jean se penche vers Claire, leur baiser leur fait tout oublier, plus d’horaire, plus de temps qui passe, plus de ville bruyante. Le silence fait le reste, ils sont sur un petit nuage bien douillet faute de lit. Plus de lit d’Albert non plus…. Ils savent au fond d’eux mêmes, qu’ils choisiront ensemble le nid de leurs amours, quitte à se mettre sur la paille !

Il est vrai que de nos jours, la jeunesse n’hésite plus à traverser les contrées pour posséder le meuble démonté de commerces éloignés. Une fois le meuble installé, resteront vis et boulons inutilisés dont regorgera la coupe de l’entrée.

Des années plus tard, Jean et Claire se sont installés dans un modeste appartement insalubre avec pour seul mobilier, au sol un matelas prêté et deux grosses caisses de la croix rouge en guise d’armoire… Et … Beaucoup d’amour et d’eau fraiche !

Vous avez bien fait jeunes gens, de ne pas me choisir, je trône devant l’âtre du château de Chambord, coiffé d’un baldaquin !

J’y suis le centre d’intérêt…  ne vous en déplaise !

Brigitte Filleteau