Le joueur de violon, par Juliane Roussel

Comme tous les jours, à sept heures, j’ouvre mes volets, le cœur battant à la pensée de le voir, de l’entendre : personne ! Le trottoir est vide !

Habituellement, tous les matins, il est là, de l’autre côté de la rue, assis sur le sol, son violon à côté de lui, un béret posé à ses pieds pour recevoir les oboles des passants.

Dès qu’il m’aperçoit, il m’adresse un signe amical de la main,  se relève puis saisit son violon. Il attend que j’ouvre ma fenêtre pour en jouer !  C’est toujours du Vivaldi ! Hier, dès les premières mesures du « Printemps »,  je me suis sentie comblée par la gaieté du chant des oiseaux, le murmure des ruisseaux, le souffle de la brise…

Penchée sur mon balcon, je sens toujours une vague d’émotion me submerger dès les premières mesures.  Je ne suis certes pas une mélomane expérimentée, mais pour moi, cet homme est un grand artiste !

Voilà plus d’un an, treize mois exactement, que ce musicien vient jouer en face de ma maison. Il est toujours là pour m’accueillir lorsque j’ouvre mes volets,

Au début, sa présence m’irritait, son attention me mettait mal à l’aise, il me faisait même un peu peur ! Avec ses cheveux longs, ses joues hâves mal rasées, ses vêtements en loques, il n’avait pas l’air rassurant. Mes voisins partageaient mon appréhension et ils avaient prévenu la police. Pendant deux jours, le violoniste n’était plus venu, mais le troisième jour, quand j’avais ouvert ma fenêtre, il m’avait adressé un petit signe amical avec la main, avait saisi son violon et j’avais été plongée immédiatement dans la torpeur de la chaleur de « l’Été ». J’aurais voulu l’ignorer mais je m’étais laissé bercer par le balancement langoureux de la ritournelle introductive et j’avais attendu la fin du morceau pour rentrer.

Certains voisins lui jettent quelques pièces parfois, moi je n’ai jamais pu : entre lui et moi, c’est quelque chose qui n’est pas monnayable, j’ai l’impression que je l’offenserais si je lui faisais l’aumône : c’est lui qui m’offre un cadeau quotidien !

L’autre jour, j’avais été tellement émerveillée par son interprétation de « L’Hiver » que j’ai eu envie de partager mon enthousiasme avec Nicolas.  Il s’est contenté de grogner « Il est encore là, ce violoneux ! »  J’ai été un peu déçue qu’il ne comprenne pas mon émotion ! Dès le début de ce morceau, j’avais été conquise, pourtant, nulle mélodie, presque aucun rythme, mais quelle harmonie! Chaque nouvel accord était une surprise!

Et, aujourd’hui, mon violoniste n’est pas là, sans la rue d’en face ! L’estomac serré, j’ai l’impression d’un vide. Où est-il ? Et s’il ne revenait plus ?

Je me prépare rapidement à déjeuner, mais je n’ai pas faim. Je me sens seule ! Nicolas commence très tôt le matin. Nous ne nous voyons que le soir.

En sortant, je contourne ma maison pour voir si mon musicien n’était pas plus loin, dans cette même rue. Ma recherche est vaine.

J’arrive mal à me concentrer au travail et je décide de prendre l’après-midi en congé. Devant un grand magasin Monoprix où de nombreux clochards, se rassemblent, je pourrais peut-être l’apercevoir  Pas un seul violoniste ! Un vieux mendiant me regarde avec un grand sourire édenté Je lui donne cinq euros et lui demande s’il n’y aurait  pas un violoniste dans son entourage. D’une voix éraillée, il appelle une femme, une autre clocharde et lui pose la question. Elle me regarde durement et me fait comprendre que ses informations ne sont pas gratuites : je sors un autre billet !

« Je pense que c’est Felipe ! Il joue du violon comme un Dieu !»

Elle ne tarit pas d’éloges sur lui. Je suis surprise cette femme à l’aspect repoussant s’exprime correctement.

« Mais alors, s’il était reconnu comme un grand artiste, comment est-il devenu un …(j’hésite) un SDF ?

« Personne n’est à l’abri de connaître la rue !  De nos jours, on distribue largement les passeports pour la misère ! Tout s’enchaîne très vite. Un soir, tu vas te coucher, tu as des projets, une vie, une famille, des ambitions et le lendemain, tu te réveilles et comme sous un mauvais coup de baguette magique, tout a disparu :  et tu te retrouves à la rue. »

Une quinte de toux l’interrompt, elle se retourne et crache sur le sol.

« C’est pareil pour Felipe et moi, nous ne pourrons jamais sortir de cette putain de galère ! Et lui, en plus, la Police l’a embarqué hier, des bourges se sont plaints : sa musique les gêne ! »

Un tonnerre d’imprécations salue cette remarque. Je m’aperçois avec frayeur que je suis entourée de plusieurs clochards.

Je remercie la vieille femme  et je fuis, effrayée, mal à l’aise, honteuse.Les jambes tremblantes, je me laisse tomber sur un banc du petit square. Je suis bouleversée à l’idée de ne plus voir …Felipe ! Ne plus l’attendre, tous les matins, ne plus l’écouter avec ravissement, ne plus éprouver cette émotion qui me submerge, et puis, ce petit geste amical, la main levée vers moi, comme tout cela va me manquer !

Et maintenant il est en prison,  pourquoi ?  Pour avoir joué divinement  de la musique ! Et son violon ? Le lui a-t-on laissé dans sa cellule ? Je ne peux retenir mes larmes. Je hais ces voisins qui ont porté plainte !

Un homme qui passe devant moi fredonne, moqueur, « Chagrin d’amour ne dure qu’un instant … »

Suis-je amoureuse de Felipe ? Non, ce n’est pas possible ! Je ne lui ai jamais adressé la parole !  L’amour platonique ? Je n’ai plus quinze ans !

Troublée, je me décide à rentrer, je n’ai pas vu le temps passer, mon mari doit m’attendre !

Nicolas a préparé le repas. Je lui avoue que je n’ai pas faim et que je vais me coucher. Inquiet, il pose sa main sur mon front :

« Tu es peut-être un peu fiévreuse ! Mais rassure-toi, tu pourras te reposer demain matin, tu ne seras plus ennuyée par ce violoneux en face de la chambre. Je suis allé à nouveau porter plainte à la police, en leur disant qu’il te harcelait et comme il n’a pas respecté les mesures d’éloignement, il va en prendre  pour un bon bout de temps ! Tu seras tranquille enfin !

 

Juliane Roussel