Le Dieu-loup, par Flavien Gache

De l’autre côté de la route, Apollon avançait vers lui d’une démarche assurée, ses longs cheveux noirs au vent. Son sac à bandoulière kaki battait en rythme contre sa jambe droite et il commençait à courir pour traverser le passage à temps. Oh non … Ce matin, Lucas ne profiterait pas longtemps de cette vision divine. Alors qu’il commençait à se lamenter, il vit soudainement le feu piéton virer au rouge. Les sourcils froncés, l’inconnu s’arrêta de l’autre côté du passage clouté.

Ils se croisaient quotidiennement à l’angle de la rue de Bonnel et de l’avenue de Saxe. Tout d’abord, Lucas le voyait et lui souriait. L’inconnu écarquillait alors ses beaux yeux bleus cuivrés –– Apollon marquait toujours une surprise en le voyant–– et répondait enfin à son sourire. Lucas profitait de ces quelques instants pour admirer son corps musclé, à l’étroit dans une chemise, un débardeur les jours de chance. Son haut portait parfois des traces sombres, tâches d’huile, ou de rouille certainement. Apollon était sûrement mécanicien ou plombier. Ces fantasmes occupaient l’esprit de Lucas durant ses longues nuits de garde aux urgences,

Le feu passa au vert, tirant Lucas de sa rêverie. Il s’engagea sur le passage et arriva à la hauteur de l’inconnu. Apollon se contenta de marcher, les sourcils froncés, le regard braqué sur le sol. Il n’eut pas le moindre regard pour Lucas. En arrivant de l’autre côté de la route, ce dernier marqua un temps d’arrêt, surpris et déçu. Sûrement un mauvais jour, il a encore tâché son haut, son travail doit être difficile. Il ne tarda pas à se consoler. S’il sortait entre 17h30 et 17h35, il pourrait le croiser à nouveau à la sortie du métro, comme tous les jeudis. Rassuré, il décida de jeter un dernier coup d’oeil en arrière pour patienter jusqu’au soir.

Lorsqu’il tourna la tête, Lucas eut à peine le temps de le voir chanceler puis chuter lourdement au sol. Allongé sur le flanc droit, l’inconnu ne bougeait plus. Sans hésiter, Lucas fit volte-face et s’élança de l’autre côté du passage piéton.

Il s’accroupit près d’Apollon et le plaça sur le dos. Puis il hurla à l’attention d’un agent de sécurité qui s’approchait de lui :

– Appelez les secours et allez me chercher un défibrillateur. Vite.

L’homme hocha la tête et sortit son téléphone avant de partir en courant. Lucas reporta son attention sur la victime. Il lui releva le menton et approcha son oreille de la bouche d’Apollon. Il ne respirait plus.

Il déboutonna la chemise de la victime, plaça le talon de sa main droite au niveau inférieur du thorax et sa main gauche par-dessus. Puis il se redressa et les bras tendus, il commença la compression thoracique. Les gouttes de sueur s’accumulaient déjà sur son front sous l’effet de l’effort et du stress, ajoutant à son angoisse.

29 … 30 ! Lucas cessa de masser. Il releva le cou de la victime, lui pinça le nez et apposa sa bouche sur celle d’Apollon. Il insuffla deux fois. Le jeune homme ne se réveillait toujours pas. Merde !

De retour, l’agent de sécurité lui tendit un étui rouge. Sans un mot, Lucas le lui arracha des mains, ouvrit la fermeture-éclair et alluma l’appareil.

Il plaça une électrode sous l’aisselle, un autre sur la poitrine puis brancha le fil sur le défibrillateur. Enfin, les mains tremblantes, il appuya sur le bouton.

– Choc en cours. Veuillez-vous éloigner, fit l’appareil.

Le défibrillateur lança un choc. Le buste d’Apollon se souleva du sol.

– Veuillez reprendre le massage cardiaque.

Lucas retira les électrodes et reprit le massage. Réveille-toi bordel ! Il craignait que sa faible endurance musculaire ne l’oblige à mettre fin à la promesse du massage cardiaque.

Il allait entamer un nouveau bouche-à-bouche lorsque Apollon rouvrit ses beaux yeux cuivrés et se redressa. Une salve d’applaudissement retentit alentours. En se relevant, Lucas constata qu’une trentaine de personnes s’était agglutinée autour d’eux. L’inconnu semblait désorienté.

– Ça va ?

Apollon hocha faiblement la tête. La surprise du réveil passé, il écarquilla les yeux. Il semblait paniqué.

– Mon sac !

Un peu surpris, Lucas scruta les alentours et croisa le regard du gardien de sécurité. Ce dernier ne détachait pas les yeux d’Apollon.

– C’est à vous Monsieur ?

Il brandit le sac à bandoulière kaki. Apollon sursauta, l’air ahuri.

– Rendez-le moi !

Il fit mine de se relever mais perdit l’équilibre et commença à ramper.

Tout en fixant Apollon d’un regard noir, l’agent fit un signe en direction de Lucas. En tournant la tête, ce dernier vit deux individus s’avancer portant l’uniforme bleu clair de la police.

*

« C’est Nicolas Dao, agent de sécurité à la Caisse d’Epargne de Saxe qui a donné l’alerte. Après avoir aidé à ranimer le prévenu en arrêt cardiaque avec l’aide d’un infirmier, il ouvre le sac et fait une découverte macabre. Le criminel transportait en effet les phalanges découpées de Martine Blanchu, disparue depuis le mois dernier et quinzième victime du tueur du sixième. Une fois ranimé, le criminel a été appréhendé par les forces de l’ordre avant d’être transferé … »

Allongé sur son lit, Lucas arrêta sa lecture et déposa le numéro abîmé de La Dépêche sur sa table de nuit Ikea. Il connaissait l’article par coeur, mot pour mot. Depuis une semaine, il passait ses soirées après son service à l’hôpital allongé au lit, pleurant toutes les larmes de son corps. Il se goinfrait d’Häagen-Dazs Macadamia Nut Brittle et écoutait en boucle Cry me a river.

Il ne regrettait pas d’avoir sauvé Apollon. Il n’en voulait même pas à l’homme de ses rêves d’avoir torturé et tué quinze rombières. Il collectionnait les doigts, la belle affaire ! Chacun ses petits défauts. Rien qu’ils n’auraient pu surmonter ensemble.

Mais comment aurait-il pu encore le désirer, le beau dieu-loup aux cheveux de ténèbres, maintenant qu’il savait que son véritable nom était en réalité Kévin Lamouille…

Flavien Gache