Le dessin dédicacé, par François Benet

Le vernissage était une réussite. Françoise, la galeriste, avait rameuté ses clients fidèles et des critiques d’art. Claire, l’artiste, répondait enthousiaste aux sollicitations des invités et se laissait porter par la griserie du succès.

Le début de soirée passait doucement, quand la fatigue commença à se faire sentir.

Pour la énième fois, Claire fut présentée à un inconnu ; elle le salua, arbora un sourire figé et se laissa bercer par son discours. Elle acquiesçait en dodelinant de la tête, parfois à contre-courant de la conversation, ce que Françoise lui signalait en lui faisant les gros yeux.

Claire aurait dû être contente, mais finalement… Il y avait trop de monde ; elle était trimbalée d’un groupe à l’autre ; il y avait le brouhaha informe des bavardages ; il faisait chaud.

Elle ressentit une profonde lassitude et sortit sur le trottoir. L’air frais et le calme de la rue lui firent du bien.

– Mademoiselle !?

Claire regarda autour d’elle et, dans le crépuscule qui envahissait la rue, vit le SDF de l’autre côté de la chaussée.

– Vous féliciterez l’artiste de ma part, parce que ses peintures sont vraiment très belles.

Craignant que la jeune femme se détourne, il éprouva le besoin de donner des précisions :

– Regardez celle sur le mur de gauche… L’artiste a utilisé la spatule pour donner sa densité au tableau, et un pinceau fin pour rehausser les détails et lui donner sa légèreté.

Claire fut surprise d’entendre décrite si précisément sa technique.

Mais on l’appelait à l’intérieur ; à regret elle rentra dans la galerie.

Dès qu’elle put, elle demanda à Françoise si elle connaissait le SDF.

– Ne m’en parle pas ! A peine le camion a-t-il ouvert son hayon qu’il s’est approché et a gêné les déménageurs. Après il a collé sa tête contre la vitrine, laissant des traces partout…

Un couple aborda l’artiste et lui débita quelques poncifs sur l’art moderne. Claire souriait mollement, absente de la discussion, cherchant à percer le reflet dans la vitre pour apercevoir le SDF. L’éclairage public s’alluma et elle le vit en train de dérouler un vieux papier d’aluminium froissé et en sortir un reste de sandwich.

Alors une évidence s’imposa à elle. Se dégageant de la foule qui l’entravait, ignorant les voix qui l’interpellaient, elle rejoint le buffet, s’empara d’un plateau encore garni et se fraya un chemin jusqu’à la porte.

Sur le trottoir elle s’arrêta pour savourer la fraîcheur du soir, le silence de la rue, les halos jaunes des réverbères. Elle traversa la chaussée.

L’homme était dans l’obscurité et Claire ne put distinguer ses traits.

– Vous avez vraiment aimé les peintures ?

– Oui, elles sont très belles. Mais moi je n’y connais rien. Je dis juste ce que je ressens.

Claire sourit.

– Vos petits-fours là, ils vont refroidir…

– C’est pour vous. Servez-vous.

Il saisit délicatement un canapé et elle admira sa main, étonnamment soignée pour un SDF. Elle voulut en savoir plus sur lui et lui posa quelques questions. L’homme les éluda et reprit ses commentaires picturaux, fins et pertinents. Il conclut :

– Un peu de boisson ne serait pas de refus…

– Oui, je reviens.

Claire traversa la rue dans l’autre sens, rentra dans la galerie et en ressortit avec deux flûtes, une bouteille de champagne et un plateau de mignardises. Elle retraversa, tendue vers le plaisir de sa rencontre.

Ils trinquèrent et reprirent leur conversation. Ils parlaient, s’écoutaient, parfois se taisaient, prenant plaisir à juste être là.

Ils virent les premiers invités partir sans jeter un regard à leur côté de la rue.

Claire prit alors une décision folle : elle fit un dernier aller-retour et, revenant avec un cadre sous le bras, offrit un de ses dessins au SDF. Celui-ci refusa. Elle insista, arguant qu’il n’avait aucune valeur, et, pour sceller la transaction, lui dédicaça dans un éclat de rire. Alors il admira l’œuvre et la remercia. Elle était heureuse. Ils poursuivirent leur discussion.

Et puis l’homme lui fit remarquer qu’il n’y avait plus personne, que la galerie était éteinte. Elle se sentit libre, mais s’inquiéta :

– Où allez-vous passer la nuit ?

– Oooh… je suis habitué et puis les nuits ne sont pas si fraîches. En revanche vous, vous devriez vous dépêcher pour prendre le dernier métro.

Elle obtempéra et le quitta à regret.

Le lendemain Claire alla directement sur le trottoir en face de la galerie. Le banc était bien là, mais pas l’homme. Elle interrogea les commerçants du quartier : ils n’avaient vu personne. Elle se résigna, ressentit une vive déception et se reprocha d’avoir été si naïve.

Le temps passa.

Elle oublia.

* * *

Un jour, un homme d’un certain âge, bien mis, élégant, se présenta chez Claire.

– Vous vous souvenez de moi ?

Elle fronça les sourcils.

L’homme sourit, posa une boîte sur le guéridon et s’éclipsa. Interloquée, elle alla à la fenêtre, juste à temps pour voir l’homme traverser la rue et monter à l’arrière d’une grosse berline.

Dans la boîte, elle découvrit un assortiment de gâteaux et se demanda comment elle logerait tout ça dans son petit réfrigérateur.

Puis elle remarqua l’enveloppe.

Claire,

Il y a trente ans vous avez traversé la rue pour m’offrir des petits-fours et un dessin.

J’ai suivi votre carrière et l’envol de votre cote. J’ai alors revendu ce dessin. Ce fut un déchirement, mais ainsi j’ai pu créer une petite société qui a prospéré. Alors j’ai collectionné vos œuvres. Puis j’ai appris vos démêlés avec votre agent, le procès, votre chute.

J’ai eu du mal à vous retrouver, mais aujourd’hui c’est à moi de traverser la rue : voici quelques pâtisseries et un dessin qui n’est pas de moi, mais que j’ai eu l’outrecuidance de signer.

Votre dévoué…

Ce nom lui disait quelque chose. Elle chercha dans une pile de magazines. Il s’agissait du PDG d’une société d’informatique, au parcours fulgurant, grand collectionneur d’art, multimillionnaire.

Et il ne lui avait donné que des gâteaux !?… Elle était dépitée, mais trouva le dessin que mentionnait l’homme. Il l’avait bien signé : c’était un chèque de cent mille euros.

François Benet