Le chapeau, par François Benet

Chaque après-midi M. Dupont faisait une promenade et, ce jour de printemps, ses déambulations l’avaient conduit le long du canal qui traverse la ville. Bien que le temps fût ensoleillé, le quai était désert.

Soudain une bourrasque l’enveloppa et fit rouler devant lui un chapeau. Un chapeau de femme, en paille, avec un joli ruban rouge dont les deux bouts voletaient. L’homme se précipita pour le rattraper. La capeline s’était immobilisée et, alors que M. Dupont se penchait pour la ramasser, un nouveau coup de vent l’emporta quelques mètres plus loin. L’homme poursuivit sa course à moitié courbé, mais trop tard : le chapeau avait basculé dans l’eau.

M. Dupont se retourna pour exprimer à la dame son regret de ne pas avoir pu sauver son couvre-chef, mais… personne ! Pourtant ce chapeau était trop propre, trop joli pour ne pas avoir été perdu il y a à peine quelques instants. M. Dupont voulut s’en convaincre et s’approcha du bord du quai. La capeline flottait sur l’onde à un vingtaine de centimètres, de sorte qu’en s’accroupissant M. Dupont pouvait tendre le bras et la récupérer. Il entama la manœuvre, mais recula avec effroi. Le visage qui se reflétait dans l’eau n’était pas le sien !

Il crut d’abord avoir vu le reflet d’un nuage ; mais le ciel était entièrement dégagé. Alors il se pencha à nouveau. Le chapeau avait pivoté, prêt à s’enfoncer dans l’eau, mais semblait coiffer le visage d’une jeune femme. Ce n’était pas comme si une tête était immergée sous la surface ; non c’était bien un reflet, un dessin sur le miroir de l’eau ; et même un dessin animé, car M. Dupont vit distinctement la femme lui sourire, puis se retourner et s’éloigner à la vitesse du chapeau qui sombrait dans la profondeur du canal. La traînée d’un canard qui glissait plus loin fit onduler la surface et parasita définitivement la vision.

– Vous avez perdu quelque chose ?

M. Dupont n’avait pas entendu arriver l’homme à la canne à pêche.

– Oui, la jeune f…

Il prit conscience de l’absurdité de ce qu’il s’apprêtait à dire.

– Non… rien, je regardais juste…

Cette après-midi là, M. Dupont rentra chez lui incrédule et perturbé ; il était obsédé par la vision de cette jeune femme qui s’était gravée dans sa mémoire.

 

Le lendemain, les pas de M. Dupont le ramenèrent le long du canal. D’assez loin il aperçut un objet jaune pâle qui flottait entre deux eaux. Conscient du ridicule de son espoir, M. Dupont voulut en avoir le cœur net. Il s’approcha du bord et inclina légèrement le buste. C’était le chapeau de la veille et à nouveau les traits de la jeune femme apparurent. Il sourit. Le reflet lui rendit son sourire et la ridule initiée par les lèvres se propagea sur l’étendue d’eau. Un poisson effleura la surface et, à l’endroit où il replongea, l’empreinte d’une main féminine se dessina. M. Dupont se surprit à lever la sienne et à l’agiter légèrement. La jeune femme répondit doucement à son salut.

Alors il voulut tenter quelque chose : il fit un quart de tour, désigna la direction dans laquelle il allait avancer et fit quelques pas. Le reflet le suivit. Étonné mais ravi, il se mit à marcher en longeant le bord du quai, s’assurant que les pavés malaisés ne risquaient pas de le faire chuter, mais surtout vérifiant régulièrement que le chapeau se maintenait à ses côtés.

M. Dupont était aux anges d’être ainsi accompagné par ce reflet d’une belle jeune femme, et était aussi fier que si celle-ci avait été à son bras.

Il marchait d’un pas léger, presque sautillant, jusqu’au moment où il aperçut le pêcheur à la ligne un peu plus loin. Arrivé à sa hauteur il ne fit ni une ni deux et, soulevant la canne à pêche, passa dessous, dans les quelques dizaines de centimètres entre le bord du quai et le tabouret du pêcheur. Celui-ci, d’abord médusé, reprit ses esprits :

– Faut pas se gêner ! Y a quand même suffisamment de place pour tout le monde !

M. Dupont ignora superbement l’homme qui vociférait et adressa un sourire complice au reflet. Mais… celui-ci semblait retenu en arrière… Les cheveux de la jeune femme s’étaient accrochés à l’hameçon. Le sang de M. Dupont ne fit qu’un tour et il s’en fallut de peu pour qu’il empoignât le pêcheur et lui cassât la figure. Mais la jeune femme le rassura d’un signe et même lui adressa un clin d’œil malicieux en désignant la ligne. Il vit alors le bouchon s’enfoncer et être agité de soubresauts. Le pêcheur cessa instantanément ses invectives et se précipita sur sa canne. Il moulina quelques secondes et sortit de l’eau… un tas d’algues.

M. Dupont poursuivit son trajet le long du quai et finit par s’engager sur la partie non aménagée de la berge. Le cours d’eau était plus tumultueux et de nombreux remous brouillaient la surface. Au grand désespoir de M. Dupont, le reflet se troubla, s’estompa et le chapeau sombra dans un tourbillon.

 

Le jour suivant M. Dupont se précipita sur le quai du canal. La capeline flottait à la surface, mais avant que l’homme ait pu s’approcher, un souffle de vent souleva le couvre-chef et vint le déposer à quelques mètres de ses pieds. Alors qu’il se penchait pour le ramasser, il sentit une présence à ses côtés et, quand il se releva en tenant le bord du chapeau de paille, il vit une main délicate qui en tenait l’autre bord. Son regard remonta le long d’un fin poignet, puis d’un avant-bras nu. La jeune femme du reflet se tenait devant lui.

– Merci ! J’y tiens tellement !

M. Dupont eut l’intuition qu’il devait se jeter à l’eau et osa :

– Il me semble que nous nous connaissons.

– C’est fort possible ; j’aime beaucoup cette promenade le long du canal.

Le pêcheur vit arriver avec méfiance M. Dupont qui conversait tout seul, un chapeau de paille à la main, et il se leva pour s’interposer devant sa canne à pêche.

Mais tout à son soliloque, M. Dupont le contourna sans lui adresser un regard et poursuivit son chemin sur le quai. Enlacé par un ruban rouge, il s’exclamait, riait, chuchotait. Il rapetissa au loin sur la berge du canal et finit par disparaître…

François Benet