La vague, par Bruno Blancheton

Elle écarte les bras alors qu’arrive la vague.

Elle commence par fermer les yeux, laisse monter les effluves et se concentre sur le bruit, ce rugissement caractéristique qui enfle peu à peu et se déverse sur elle en la faisant reculer de plusieurs pas.

Aujourd’hui, elle attend la vague entre les stations Mondrian et Cluny. Toutes les trois minutes, c’est une véritable marée humaine qui surgit au détour du couloir, des gens pressés, jonglant avec leurs portables et qui la bousculent en s’excusant à peine. Elle redoute d’affronter ce courant et sent grandir son appréhension, la peur d’être emportée par le monstre, piétinée par la foule aveugle. Mais c’est son moyen à elle de tester le genre humain, de savoir si cette société l’accepte telle qu’elle est.  Si son ex-beau-père la voyait, il lui mettrait un coup de bible sur la tête. C’est ainsi qu’il s’y prenait pour entrer les choses dans son crâne. Il commençait par parler doucement, sur le ton mièvre et sucré qu’il utilisait quand il était encore prêtre, puis terminait son sermon d’un coup de bible afin d’imprimer en mémoire toute la vérité de sa condition de femme, soumise et stupide. C’est le même ton sirupeux qu’il utilisait lorsqu’il venait dans sa chambre la nuit et prétendait servir Dieu en tripotant son corps pendant des heures.

Aujourd’hui, dans sa solitude quotidienne, dans sa révolte intérieure, elle doute tous les jours de sa valeur et a choisi cet endroit pour poser ses questions. Elle écarte les bras pour embrasser le monde et donner un peu d’amour, mais à chaque fois qu’elle est avalée par la vague, ballottée et brassée de toute part, sa foi en l’homme décline à nouveau. Elle est un frêle esquif au milieu de l’océan, une coquille de noix dans la tempête, dérisoire et abandonnée. Elle est une bouteille à la mer, mais il n’y a personne ici pour lire son message. Personne pour lui parler, personne pour la sauver.

Alors aujourd’hui, entre les stations Mondrian et Cluny, elle se tient immobile.

Elle commence par fermer les yeux, laisse monter les effluves et se concentre sur le bruit, ce rugissement caractéristique qui enfle peu à peu et se déverse sur elle en la faisant reculer de plusieurs pas.

Lentement, elle écarte les bras pour délivrer son message.

Elle tient deux grenades dégoupillées dans les mains.

 

Bruno Blancheton