La librairie qui a changé ma vie, par Francy Brethenoux

Je n’ai jamais aimé les livres.

Il a fallu qu’il vienne s’installer dans la même rue que moi. Dans la maison en face de la mienne. Précisément. Comme pour me narguer, me rappeler à quel point j’étais ignorant. Il a choisi une maison d’angle, pour que l’on voit sa devanture au nord comme à l’est. Tous les matins, quand j’ouvre mes volets, c’est la première chose que je vois : sa vitrine.

Assis sur  mon balcon, cendrier plein, les yeux tournés vers le trottoir je regarde chaque client pénétrer dans cette antre de la culture. Une clochette ridicule m’indique le va et vient incessant de ces affairés de l’érudition. Ils ressortent avec le sourire béat du client satisfait, qui va pouvoir ajouter dans sa bibliothèque une preuve supplémentaire de son savoir. Ils portent avec fierté leur sac en papier sur lequel est imprimé : Ici, on aime les livres.  Je trouve cet emblème grotesque. Comme si un charcutier écrivait sur son papier d’emballage : Ici, on aime le porc !

En à peine un an, ce libraire à la moustache gauloise, aux yeux viking a réussi à fidéliser des lecteurs de tout âge. La proximité de deux lycées et de la petite bourgeoisie du plateau médiéval lui permet de maintenir la tête hors de l’eau. Au XXIe siècle, il ne faut pas rêver ! L’amour de la lecture ne séduit plus grand monde.

Les cloches de la cathédrale Saint Pierre ne sont plus les seules à m’indiquer qu’il est dix-neuf heures. C’est à cet instant précis que sa femme déroule avec précaution les stores vénitiens d’un âge avancé. Depuis qu’ils sont arrivés, mon quotidien s’est greffé au leur. A mon insu. Ces invités perpétuels m’envahissent y compris la nuit. Je fais des cauchemars : Je rêve que je lis.

Je n’aime pas la lecture.

C’est comme ça depuis ma tendre enfance. De toute façon, il n’y avait pas de livres pour moi. Seuls quelques polars, au titre rouge sur fond noir, essentiellement lus par mon père, s’oppressaient derrière la porte vitrée d’une petite bibliothèque en acajou. Ils étaient toisés par les dix volumes de l’encyclopédie Larousse reliée en faux cuir, achetée à crédit par ma mère. Je n’avais pas le droit de les ouvrir. « Tu vas les abîmer » me disait-elle.

« Lire c’est perdre son temps » ajoutait ma grand-mère, qui avait interdit à sa fille de s’égarer dans ces idioties : « Comme si tu n’avais rien d’autre à faire ! » Elle avait bien raison. Je préfère vivre ma vie que lire celle des autres. J’aime trop la mienne pour passer à côté. Les livres enferment. Me retrouver pendant des heures entre les bras d’un fauteuil un bel après-midi d’été me donne la nausée, alors qu’il y a tant à faire, à sentir, à découvrir. C’est bien beau les belles lettres comme ils disent, mais après, il faut en revenir. Je me souviens des heures que ma sœur gâchait à s’isoler dans les pages d’un roman. Elle sortait de sa chambre, le regard hagard, la mine défaite. Elle ne savait plus où elle était. Il lui en fallait du temps pour revenir vers nous.

*

Comme tous les matins à neuf heures, il ouvre la porte de sa librairie, il se retourne vers le ciel pour évaluer le temps qu’il va faire. Mais, aujourd’hui, en m’apercevant sur mon balcon, il me dit avec un sourire timide :

– On dirait qu’il va faire beau aujourd’hui.

– On dirait.

C’est la première fois que nous nous échangeons quelques mots. Comment dire ? Il n’a vraiment pas une tête d’intellectuel. Il me rappelle mon oncle agriculteur dans l’Ariège. Je ne sais ce qui me prend : j’enfile mon blouson, je dévale les deux étages et me retrouve la main sur la poignée de sa boutique. Je pénètre dans un monde, dans son monde. Je ne connais pas les codes. Pour ne pas me faire remarquer, il ne me reste plus qu’à observer et à imiter ce que les visiteurs font dans cette vieille maison où tout est en livres : les murs, les cloisons, les couloirs. Tout.

J’épie et imite une jeune femme près d’une fenêtre : penchée sur un très grand album, elle tourne avec délicatesse les pages où j’aperçois des peintures énigmatiques. Maladroitement, je saisis un des ouvrages coincés entre ses voisins de rayonnage et fais défiler rapidement, trop rapidement, les feuilles entre mes doigts. Le bouquin m’échappe et s’envole vers le plancher.

– Vous cherchez quelque chose en particulier ? me demande-t-il avec gentillesse.

– Oui, euh, non. En fait, je ne sais pas trop.

– Qu’est-ce que vous aimez ?

– Rien.

– Alors, j’ai quelque chose pour vous.

Francy Brethenoux