La librairie, par Elisabeth Pons

« Ce matin en ouvrant les volets, jolie surprise, un nouveau magasin va enfin s’installer en face de chez moi. Cela fait plus d’un an que ma petite épicerie de quartier a fermé ses portes. Elle était pourtant bien commode. Je me fais vieille, et sans véhicule, impossible de me rendre dans ces grandes surfaces en périphérie de ville.

Des peintres sifflotent en passant leurs rouleaux sur les murs qui se parent d’une belle teinte bleu roi, ma couleur préférée.

Jour après jour apparaissent des étagères que j’espère bientôt remplie de produits alimentaires. Mais bientôt je dois me rendre à l’évidence, je ne ferai toujours pas mes courses dans cette boutique, c’est une librairie qui est en train de voir le jour !

L’enseigne vient d’être posée. Le nom est amusant : « Aux mille-feuilles ». Je trouve que c’est bien trouvé et c’est justement mon gâteau préféré, celui que j’achète tous les dimanches en sortant de la messe.

Le numéro de la librairie a été peint d’un beau rouge vif. Et, je vous le donne en mille, c’est le « 38 », comme par hasard, mon année de naissance !

 

C’est aujourd’hui le grand jour, celui de l’ouverture du magasin. Je l’ai su dès que j’ai regardé par la fenêtre. J’avais le soleil dans les yeux mais j’ai pu voir qu’une grande femme blonde installait des présentoirs de cartes postales à l’extérieur. Dans la vitrine, des dizaines de livres étaient exposés. J’ai bien sûr eu envie d’aller voir tout ça de plus près.

Je suis loin de connaitre tous les romans qui reposent derrière la grande vitre mais deux livres m’ont sauté aux yeux : « Tension extrême » et « Nuit blanche ». Je me suis dit que c’était drôlement bizarre car ces titres ont un rapport certain avec ma vie : mon médecin surveille ma tension, il parait que j’en ai beaucoup trop. Peut-être est-ce du à mon mauvais sommeil qui me fait passer sans cesse des nuits blanches. Mais ce qui m’a étonnée par dessus tout est la présence d’un livre de Michel Bussi « T’en souviens-tu mon Anaïs ? ». Comment cet auteur a-t-il pu savoir que je me nomme ainsi ? Et de quoi dois-je me souvenir ? Il faudra que je le demande à la libraire.

En tournant le présentoir de cartes postales, je me suis aperçue que certaines photos avaient été prises dans mon ancien quartier. J’ai même pu apercevoir la maison de mon enfance qui n’a pas du tout changé. Ou alors le cliché, en noir et blanc, date de l’époque où j’y habitais encore. Encore une drôle de coïncidence !

L’après-midi je n’ai pu dormir comme je le fais souvent après le repas. La vision des livres et de la carte postale m’obsédait. J’ai mis une petite laine et je suis sortie. Dans la vitrine la libraire a rajouté des livres sur les champignons. Certes, nous sommes au début de l’automne, mais comment peut-elle savoir que Lucien est mort empoisonné par des amanites, il y a vingt ans ? En rentrant chez moi je me sentais troublée. On ne me fera pas avaler que tout cela est dû au hasard. Cette libraire a pris des renseignements sur moi, c’est certain !

 

Après une nouvelle nuit blanche, j’ai fait un peu de ménage en attendant l’ouverture de la boutique. A neuf heures pile, je me suis ruée à l’extérieur. Un nouveau présentoir a été installé. Il contient  des cartes d’anniversaire. Elles n’y étaient pas hier, j’en suis sûre. Est-il possible que la libraire sache que je fête aujourd’hui mes quatre-vingts ans ? La carte que j’ai sous les yeux figure une coupe de champagne. C’est exactement ce que je m’apprête à boire ce soir, en tête à tête avec moi-même. C’est quand-même bien étonnant tout ça !

Que me veut donc cette femme ? Pourquoi s’intéresse-t-elle à moi ? Je fais semblant de regarder la vitrine et je l’observe, derrière son comptoir. Elle a un air sournois cette grande blonde anguleuse. Oui, c’est bien le genre de femme sûre d’elle-même, qui se mêle de la vie des gens en général et de la mienne en particulier.

 

Ce matin, après une nuit plus longue que d’habitude, j’ouvre les volets au moment où dix heures sonnent à ma comtoise. Un sacré spectacle s’offre à moi sur le trottoir devant la librairie. Des jeunes gens s’activent au sol, en agitant de gros pinceaux qui laissent apparaitre un tableau étonnant. Un véritable gouffre s’ouvre dans le bitume ! Je ne suis pas idiote, je comprends bien que c’est une peinture. Ça porte un nom anglais, j’en ai déjà vu et entendu parler à la télé, c’est du « stritart » ou quelque chose comme ça. En attendant c’est drôlement bien fait.

Je me dépêche de m’habiller et de descendre pour voir le « stritart » de plus près. C’est époustouflant. D’ailleurs tous les gens s’arrêtent et s’ils contemplent le précipice qui bée à leurs pieds, personne n’ose le traverser. La libraire est sur le pas de la porte. Elle fait un petit geste dans ma direction et m’adresse un sourire hypocrite, comme si nous nous connaissions.

De voir tous ces gens massés là, n’osant franchir le faux abîme, me donne envie de leur montrer qu’à mon âge, je n’ai pas peur. J’avance d’un pas vers le gouffre. Et là… je me sens comme aspirée par le vide, puis je tombe, tombe, tombe dans un espace sans fond. »

 

Moment de panique ! Les badauds se précipitent vers la vieille dame qui git, inanimée, sur le vertigineux dessin. Les deux jeunes peintres sont blêmes, comme s’ils se sentaient coupables de son malaise. Un homme s’approche :

  • Je suis médecin

Penché sur le corps qui gît au-dessus du gouffre, son constat est sans appel :

  • C’est fini. Crise cardiaque sans aucun doute !

La libraire se penche vers elle :

  • Mon Dieu, cette pauvre dame, je la vois tous les jours depuis l’ouverture, elle n’osait pas franchir le seuil du magasin, je crois qu’elle ne devait pas avoir les moyens de s’acheter ce qu’elle voulait. J’avais justement l’intention de lui proposer d’entrer.

Un homme âgé prend la parole :

– Pff, pas les moyens ! Vous plaisantez ! J’habite en face, dans le même immeuble qu’elle. C’est Anaïs Bourdin, la vieille emmerdeuse complètement parano du quatrième ! Elle aura voulu faire sa maligne, et voilà le résultat !

Elisabeth Pons