La grange d’Erika, par Agnès Epardeau

Comment commencer cette lettre ? Je ne vais tout de même pas t’écrire « mon très cher Marc » ou encore moins « mon très cher amour ». Aucune raison non plus de commencer par « mon pauvre marc », je vais donc me contenter de Marc, tout simplement.

Tu as décidé de mettre un point final à notre histoire. Toi qui as si peu d’imagination habituellement, cette rupture par mail avec des photos de toi sur une plage des Caraïbes est vraiment très originale et sache que j’ai beaucoup apprécié. Nous parlions souvent d’y passer des vacances ensemble, toi et moi, je vois que tu as décidé d’y passer des vacances toi, sans moi, parfait. En y réfléchissant, je suis bien contente que tu y sois allé seul car vois-tu, ces plages de sable blanc sont d’un surfait total. Moi je suis sur la plage de St Jean, beaucoup moins exotique mais tellement plus vraie. Je suis entourée de mes amies et nous passons des vacances féériques, comme celles que je passais avant de te connaitre : grasses matinées, lecture, courses au marché de St Jean, petits verres de rosé bien frais au bar de la plage, tu te rappelles, celui que tu aimais tant avec ses mojitos que tu adorais ! Nous sommes retournés à la boite de nuit en plein air, là où nous nous sommes rencontrés. C’est un peu vieillot maintenant et la musique est nulle. Tu te souviens l’année où on demandait tous les soirs au DJ, notre disque préféré qu’il nous mettait en râlant ? Comme tu peux voir, on s’amuse bien entre copines, boite de nuit tous les soirs et plage la journée, le bonheur !

Tu pensais peut être que je passais mes vacances en solitaire, à m’apitoyer sur mon sort et à ressasser notre rupture en pleurant. Je ris à l’idée que tu puisses imaginer de telles bêtises car c’est grâce à cette rupture que j’ai ouvert mon restaurant de chocolat.

Tu te demandes comment j’en suis arrivée là, moi que tu as connue si peu cuisinière et pas vraiment gourmande. Après cet échec amoureux, je pense que je me suis lancée un défi, celui de créer quelque chose, de réussir, d’avoir une reconnaissance de ma famille, de mes amis, de toi peut être…Après une nuit de réflexion, l’idée a germé dans ma caboche comme la fève de cacao dans sa cabosse. Ce sera une boutique de spécialités culinaires au chocolat. A la carte : gambas au chocolat, légumes au chocolat et la spécialité « l’omelette au chocolat ». Il y a eu l’omelette de la Mère Poulard, il y aura désormais, l’omelette au chocolat d’Erika Cao ! Oui c’est le nom que j’ai choisi pour mon restaurant, ça sonne bien, tu ne trouves pas ?

Pour réussir il me faut le meilleur chocolat. Je cours aussitôt à la librairie, j’achète tous les bouquins qui parlent de chocolat, de sa fabrication, des lieux où il est cultivé. Ces pays d’Amérique du sud : Equateur, Panama, Vénézuela, me font rêver. Je m’y vois déjà en train de choisir les fèves comme El Gringo le fait avec le café dans la pub. Je me plonge dans l’univers des chocolatiers, dans ce vocabulaire si exotique : la fermentation, le séchage, la torréfaction, le conchage, le beurre de cacao. Tout cela me fascine et m’excite au plus haut point.

Maintenant je sais tout sur ma matière première, reste à élaborer ma recette d’omelette.

Deux semaines entières à manger des omelettes midi et soir, un calvaire! Mais ça y est je crois que je la tiens ! Des blancs d’œufs montés en neige pour la légèreté, incorporées ensuite aux jaunes, des pépites de chocolat, du poivre, de la muscade et le secret : une goutte de cognac. La cuisson, baveuse et une sauce au chocolat servie à part (chocolat à 70% plus 2 cuillères de gingembre).

Un délice ! Mes copines ont adoré. Il faut maintenant trouver le lieu pour déguster cette merveille. Ce choix est important, il va conditionner la réussite ou non de mon projet. Pour ne rien te cacher, il doit surtout rentrer dans mon budget, l’héritage de ma grand-mère. Je veux un lieu chaleureux, authentique et dans le thème de mon omelette au chocolat.

Des œufs, mais oui c’est ça ! il me faut des poules, des vraies, me donnant des œufs, des vrais. Un poulailler à proximité et une grange ouverte avec des grandes tables de ferme, je visualise maintenant ce que sera la grange d’Erika Cao. Le chocolat, à présent, on doit le voir, le sentir. Des assiettes de la couleur du chocolat c’est ça l’idée, avec le jaune de l’omelette, le rendu sera parfait !

Et me voilà donc à faire les agences immobilières, à arpenter la campagne du coté de St Jean. Car c’est à St Jean bien sûr que je veux m’installer, l’été la station balnéaire, comme tu le sais, est remplie de bobos Parisiens qui vont raffoler de ma recette. Une grange, des poules, de l’authentique, un plat original : le piège parfait !

Tu connais ma ténacité, quand je cherche, je trouve et donc c’est fait, la grange, le poulailler, avec l’aide des amis tout est prêt pour le grand jour. Des cabosses jaunes, rouges et vertes, suspendues telles des lampions au-dessus des tables, donnent la touche finale à ce décor que je veux chaud comme une tasse de chocolat fumant. De grandes poêles sont accrochées aux murs de la grange comme l’étaient autrefois les instruments agricoles. Sur un côté, les fourneaux sont visibles à la clientèle qui peut donc admirer la confection des omelettes et l’odeur du chocolat, subtile sans être écœurante, remplit l’atmosphère. Plus loin on entend les poules caqueter dans leur poulailler et au coucher du soleil on peut aller voir les gallinacés rentrant se coucher dans leur abri, tels des écoliers entrant dans la salle de classe les uns derrière les autres.

Ca va marcher ! je me répète cette phrase depuis ce matin, en attendant les premiers clients. Je voudrais que tu voies ça, le bouche à oreille a fonctionné et déjà le parking est plein. Une ouverture le 15 aout, l’idéal, ne reste plus qu’à assurer le service maintenant.

Je fais le tour des tables, bien sûr il y a les amis, mais pas que ! La première table est servie, les omelettes jaunes sur les assiettes marron sont du plus bel effet, elles sont bien gonflées, le nappage avec la sauce au chocolat brûlant me semble parfait.

Je guette sur les visages les premières impressions gustatives. J’entends déjà des « hum », « fameux », « pas mauvais »…

Tout s’est déroulé parfaitement, on a assuré comme des chefs !

Tu ne vas pas le croire, on a le droit d’avoir de la chance ! dans ce premier service il y avait le critique gastronomique, journaliste sur la 2. Il a parlé de nous dans l’émission du matin, il a dit le plus grand bien de ma grange d’Erika Cao. Peut-être l’as-tu vue ? Depuis ça ne désemplit pas.

Alors tu vois, tu as bien fait de me laisser à St Jean et de partir en vacances seul, c’était une très bonne idée, je t’en remercie. Surtout si tu passes dans le coin, je serai contente de te faire gouter mon omelette.

A très bientôt donc,

Laure, allias Erika Ko

Agnès Epardeau