La forêt de mes rêves juste au bout de la mer, par Muriel Gimenez

Une pause. Juste une pause dans ma vie. Seule la laisse de mer fait monticule sur la plage. Ultime relief terrestre à faire barrage entre l’élément et moi. La plage est vide et le sable se repaît de cette solitude. Je reconnais ce tapis infini de bulles, de remous, de fonds étranges et invisibles. Cette eau qui va et vient est une symphonie qui porte mes pensées et l’immensité en mouvements lumineux s’ouvre à moi.

Je m’approche, ôte mes chaussures, viens effleurer un autre monde. L’eau est douce, je fais un ourlet à mon pantalon, entame une marche lente et délicieuse. L’eau est aussi bonne que mes souvenirs, elle pénètre comme un onguent, sur mon âme froissée. Un retour sur le lieu de l’enfance, l’endroit où le petit que j’étais transformait les galets en châteaux, le sable en douves et contreforts. Un petit qui passait du temps à explorer, à lisser par poignées des paquets d’algues devenus chevelures de sirènes, à frotter les os de seiche pour allumer un feu dans des matins préhistoriques. Un petit avec ses collections de coquillages et de morceaux de verre polis par le sable et la mer. Des trésors en été. Mais les trésors sont perdus et l’enfant est devenu adulte.

Au loin, farfouillant l’horizon incertain, je me souviens. Mamie restait au cabanon, papi m’emmenait au bord de l’eau. Il lisait son journal, levait les yeux de temps en temps pour vérifier si tout allait bien. Aujourd’hui, papi n’est plus là mais rien n’a vraiment changé ici, l’instant d’une beauté primitive s’accroche au bout de mes orteils. Dans cette marche, mon corps unifié fend les rivages, divise l’espace dans une intense réflexion. Je cherche dans chaque goutte égarée un début de réponse.

Je ne sais pas quoi faire de ma vie, voilà le vrai problème. Enfant, j’aimais le silence et ce qu’on nomme l’ennui était une scène pour mes rêves. Je m’amusais seul dans ces mondes inventés. J’étais l’enfant unique portant l’espérance de tous et ne me doutais pas que ce serait si lourd à porter. Seul dans le désir de mes parents. Seul face aux désirs de tous les anciens qui ne me quittaient pas des yeux. Après une scolarité brillante, j’ai été admis dans les meilleures écoles. En fin de parcours, après l’école de commerce, plusieurs possibilités s’offraient à moi. J’ai choisi de devenir trader en me disant que c’était aussi une manière de vivre des aventures. Après tout, ce monde incertain avec ses paris périlleux et audacieux était sûrement exaltant. Mais ce n’est pas pour moi. Force est de constater, après quelques années, que ma vie n’a aucun sens. J’évolue dans un univers totalement illusoire où les gestes, les paroles et les rencontres n’ont aucune authenticité. Un monde friable, fragile comme un château de cartes. Et pourtant…Ce monde de la finance tient l’humanité toute entière sous sa coupe avec ses transactions et ses paris dangereux.

Assis à présent près de l’eau, je chasse ces dernières pensées en enfonçant mes talons dans les profondeurs sableuses. Et mes souvenirs se déplient à nouveau, s’arrêtent juste à l’endroit où je me glissais, sous la peau de la mer. Réminiscence d’une sensation juste, j’étais à ma place dans ces brassées vigoureuses, en train de caresser d’autres vies en bleu. Apaisé.

Un peu perdu, j’en suis là quand une petite fille surgit. Elle semble marmonner quelque chose que je ne saisis pas. Une litanie, une ritournelle, une chanson ? Je ne sais pas. Elle marche, concentrée sur ses pieds. Des pieds qui paraissent aussi importants que la base de toute vie. Un gros chien l’accompagne. Placide, il suit l’enfant comme son ombre. Les deux ne semblent pas me prêter attention.

  • Elle relève la tête et sourit. Puis, elle passe à côté de moi et commence à s’éloigner.
  • Attends, attends une minute. Qu’est-ce que tu fais ?
  • Je compte.
  • Ah oui ? Qu’est-ce que tu comptes ?
  • Mes pas.
  • Pourquoi ?

Elle reprend ses déplacements et marmonne :

  • Deux battements de cœur font un pas. Combien de pas du cabanon à la plage ? J’ai perdu le compte parce que tu m’as parlé mais je sais qu’il y a douze pas de ma chambre à la trousse de maquillage de maman. Trente pas de la terrasse au toboggan dans le jardin, cinquante-huit… du banc de l’école jusqu’à ma classe. Je ne sais pas combien il y a de pas jusqu’à la lune. Voilà . Je compte partout et ça fait du temps. Ça fait du temps et du bruit comme les battements de cœur.

Le vent s’est levé autour de ces quelques mots. Des nuages se sont formés, le vent déploie sa tessiture comme un cri où se logeraient toutes les vérités du monde.

  • Ça te plairait de savoir combien il y a de pas jusqu’à la lune ?
  • Un jour, je saurai. L’homme s’est déjà promenésur la lune mais je suis sûre qu’il n’a jamais compté ses pas pour y aller.

Elle s’en va, continue. Je suis soufflé par ses rêves. Elle voudrait compter ses pas jusqu’à la lune pendant que je compte les euros, les yens et les dollars. Je repars vers l’enfant que j’étais, vers les mondes inventés et pourtant si réels. Si précieux, si nobles. Récoltés aujourd’hui et échoués dans le creux de mes mains tremblantes. Je pense à mon grand-père, ce passeur de rêves qui m’offrait le lieu de mes espérances. J’affirmais qu’il me fallait un sabre car j’étais le plus grand des pirates.

Il disait « viens, on va chantourner ». J’adorais cette phrase, elle résonne encore et s’inscrit comme

une image qui s’entête. Ça voulait juste dire qu’on allait travailler un morceau de bois, le modeler à notre idée, le faire nôtre. Et le sabre prenait vie. On chantait alors notre victoire en faisant tournoyer cet objet magique. Comment avais-je pu oublier mes rêves d’enfant ? Oublier qu’on pouvait décrocher la lune si on y croyait vraiment.

Une petite fille a retrouvé l’enfant, celui tapi dans les tréfonds.

Désenchaîné, je me lève et je cours. Au loin, la petite fille et le chien ont déjà disparu. Je crie un gigantesque MERCI qui éclate contre le vent brouillon. La pluie commence à tomber, elle lave l’ancien monde.

Muriel Gimenez