Jumelles, par Guy Vieilfault

Vraiment mémorable, cet anniversaire. C’est  déjà presque une vieille his-toire. Bientôt quinze ans…

Pourtant je sais que jusqu’à mon dernier jour elle continuera d’habiter ma mémoire comme ce matin radieux de septembre sur ma bonne ville de Québec.

Nous revenions d’un voyage en Europe et Paul avait, une fois n’est pas coutume, préparé le petit déjeuner et les muffins tiédis attendaient leur ration de sirop d’érable. L’été indien n’était encore qu’une lointaine perspective dont les oiseaux dans le jardin ne semblaient pas se préoccuper.

Aujourd’hui encore lorsque retentit la sonnerie du téléphone, il m’arrive de sursauter comme je le fis ce jour-là. Qui diable pouvait appeler à cette heure matinale ?

La voix de Mary, ma sœur jumelle, chuchote dans l’écouteur. Je ne peux m’empêcher de l’interrompre :

—  Alors, beau temps à Honolulu ? Veinarde…

— Non, Jane, je t’appelle du bureau. J’évite de parler trop fort car il vaut mieux que le boss ne m’entende pas, il n’apprécie pas les coups de fil personnels…

— Du bureau ? Je te croyais à Hawaï depuis hier ? Que s’est-il passé ?

— Je te raconte pas ! (cela veut dire qu’elle va commencer le récit) Tu ne vas pas me croire ! Il y a trois jours, maman me téléphone, apparemment paniquée :

—  Mary, tu ne pars pas à Hawaï …

—  Pardon ?

— Non, écoute-moi bien, c’est très sérieux, cette nuit j’ai fait un cauchemar épouvantable : tu étais dans un avion qui s’écrasait au sol, et je t’ai vue dans les flammes de cet enfer. Oh, Mary, j’en tremble encore. Tu sais combien de mes rêves se sont révélés prémonitoires… Je t’en supplie Mary, ne pars pas…

Elle sanglotait au bout du fil. Inutile de tenter de la raisonner, et, à vrai dire, je m’imaginais mal embarquer dans ce satané appareil avec cette malédiction accrochée au cou. J’ai prétexté un empêchement de Robert pour  reporter mon congé à Noël et me voilà à nouveau dans mon pigeonnier, au quarante-troisième étage, loin du niveau de la mer, à me bronzer au soleil de l’ordi-nateur. Evidemment, mon avion est parti et bien arrivé, sans moi. Robert était fou furieux et se promet, pour Halloween, de faire mourir de peur sa Pythie de belle-mère. Je me demande ce qu’il va encore inventer…

En écoutant son histoire, je suis partagée entre l’incrédulité et un fou rire irrésistible. Connaissant, et pour cause, l’appétence de maman pour tout ce qui est supranaturel et ses indéniables dons de tragédienne je ne vois pas comment Mary aurait pu passer outre à ses suppliques. Il lui reste maintenant à apaiser l’ire de Robert avant les cérémonies d’Halloween.

— Ma pauvre Mary ! Coincée entre maman et ton époux, tu te prépares des lendemains qui chantent !

Je m’efforce de dissimuler l’hilarité qui me gagne.

— Dis-moi, as-tu beau temps à New-York ? Ici, c’est presque Honolulu …

— Magnifique ! Je vois la statue de la Liberté qui semble bronzer elle aussi. Allez, je te quitte, le boss revient. Je te rappellerai…

 

Presque quinze ans déjà, et je me souviens comme si c’était hier. Un jour merveilleux comme un début du monde que  ce 11 septembre 2001.

Mary ne m’a jamais rappelée.

 

Guy Vieilfault